Albanie, l’Enver(s) du décor

Musée d'histoire à Tirana
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A Tirana, le Musée d’histoire.

En près de cinquante ans, l’Albanie est passée du stalinisme au rétablissement des libertés démocratiques, mais aussi à un néolibéralisme débridé, synonyme d’extrême pauvreté

Avec la Corée du Nord et le Cambodge des Khmers rouges, l’Albanie a sans aucun doute été l’un des pires régimes staliniens de la planète. Après avoir joué un rôle important dans la lutte contre le nazisme, le dirigeant communiste Enver Hoxha a régné sans partage sur le pays. Tous ceux qui n’étaient pas encartés au Parti du travail ont subi un régime de terreur permanente.

Terreur et isolement

Durant le règne d’Enver Hoxha, la répression de toute forme d’opposition fut brutale et sans concession. On estime à 8000 le nombre des condamnés à mort, auxquels s’ajoutent des milliers de prisonniers dans des camps. A Tirana, le Musée de l’espionnage donne une image saisissante des activités de la Sigurimi (sûreté de l’Etat): interception du courrier, délation, chantage et torture. Comme l’a montré Fahri Balliu dans son ouvrage La femme du diable, Nexhmije Hoxha, l’épouse d’Enver, a pris une part déterminante dans cette répression, tout en liquidant l’aile libérale du parti. Dans 57, boulevard Staline, Elisabeth et Jean-Paul Champseix, deux enseignants français qui ont travaillé six ans en Albanie, mettent en évidence les désagréments qui accompagnaient le séjour de ressortissants étrangers. Un jour, on leur a enlevé les rideaux de leur appartement, sous prétexte qu’il fallait les laver. Mais le lavage a duré six mois, ce qui permettait d’observer leurs allées et venues! Le régime d’Enver Hoxha a encore été marqué par un énorme isolement économique, synonyme d’appauvrissement, surtout après les ruptures avec l’URSS et la Chine. Autre expression de cet isolationnisme, les 700000 bunkers construits dans les années 1970 et destinés à se protéger d’une éventuelle invasion. La dureté du régime s’est aussi faite sentir sur le plan alimentaire, déclaration d’Enver Hoxha à l’appui: «La pomme de terre est tout: pain, entrée, plat et dessert!»

Démocratie et joie de vivre

A partir du début des années 1990, un système démocratique s’est mis en place, les deux principaux partis, démocrate et socialiste, se succédant au pouvoir. Le Parti socialiste a notamment été créé par d’anciens communistes, alors que la corruption ainsi que les pratiques claniques et maffieuses sont monnaie courante. Mais rares sont les Albanais qui souhaitent le retour du régime communiste, d’autant plus que le système démocratique produit des effets concrets. Edi Rama, l’actuel Premier ministre socialiste, a ainsi donné un coup de balai sur le littoral, gelant des permis de construire et faisant détruire des bâtiments érigés sans permis sur des plages. Malgré les moyens limités de la grande majorité des Albanais, le pays respire la joie de vivre. A Tirana, les terrasses des innombrables bars et restaurants ne désemplissent pas et bien des Albanais portent des habits dernier cri.

Un sauveur nommé émigration

La médaille a son revers, car l’Albanie est le deuxième pays le plus pauvre d’Europe, derrière la Moldavie. Le salaire minimum se monte à 300 francs, le salaire moyen à 500 et la rente de vieillesse à 150, alors que la location d’un modeste appartement s’élève à 250 francs. Les assurances sociales sont quasiment inexistantes, de même que les normes relatives à la durée du travail. «C’est une catastrophe, m’explique Mahir Halili, ancien joueur de l’équipe nationale de football, qui a fait les beaux jours des Sports réunis Delémont et du Neuchâtel Xamax voici une vingtaine d’années. En l’espace de trente ans, mon père n’a jamais eu un seul jour de congé.» Officiellement, le chômage touche 20% de la population active, mais sans doute 30 à 40% en réalité. Les syndicats sont faibles, alors que le nombre exorbitant de pharmacies indique que l’on privilégie les médicaments par rapport au médecin, trop coûteux. Nombre d’Albanais s’en sortent grâce à la solidarité familiale et aux transferts d’argent de l’émigration, la population albanophone étant plus importante à l’étranger que dans le pays même!

Ligne blanche ?

La situation des moyens de transport n’est guère plus brillante. Les chemins de fer sont dans un piteux état et un guide déconseille de prendre le train! Lorsque Enver Hoxha régnait en maître absolu, le pays ne comptait que 2000 voitures, réservées aux apparatchiks et aux diplomates. Aujourd’hui, on en recense 1 million! Les Albanais raffolent des Mercedes. Mais la grande majorité des véhicules ne répondent pas aux normes antipollution. Quant à la façon de conduire des Albanais, elle donne froid dans le dos. Ils roulent à tombeau ouvert, ignorent la ligne blanche et n’actionnent presque jamais leur signofile, tout en téléphonant et en envoyant des sms!

Enorme potentiel touristique

Le rattrapage économique de l’Albanie passe par une modernisation de son agriculture et de son industrie, et par une meilleure utilisation de son potentiel touristique. L’Albanie possède des plages magnifiques, propose une gastronomie variée (influencée par les cuisines turque, grecque et italienne) et possède des sites culturels exceptionnels, dont plusieurs sont inscrits au patrimoine de l’Unesco: Berat et ses maisons aux mille fenêtres semblables, Gjirokastra, lieu de naissance d’Enver Hoxha et surtout du grand écrivain Ismaïl Kadaré, Butrint, l’un des plus beaux sites archéologiques de la planète, ou encore Kruja, bastion de la résistance contre les Turcs. Pour promouvoir le tourisme, les Albanais pourraient améliorer la signalisation, tant sur les routes que sur les sites historiques.

Grande Albanie et euro-islam

En Albanie et au Kosovo, d’aucuns soutiennent la fusion des deux pays, habités par un seul peuple. Ladite fusion ne poserait guère de problèmes, mais beaucoup craignent qu’un tel processus ne déclenche un nouveau séisme, car les importantes minorités albanaises des pays voisins (Grèce, Macédoine, Monténégro) exigeraient de faire partie de la nouvelle entité. Or, tant au Kosovo qu’en Albanie, on en a marre des conflits, d’autant plus que les deux pays connaissent une paix religieuse exemplaire. «Ce que nous voulons, nous a dit un agriculteur, c’est la paix et du boulot.» En l’espace de dix jours, nous n’avons vu que quatre femmes voilées, ce qui confirme cette observation de Fahri Balliu: «L’islam albanais est un “euro-islam” très libéral et doté d’une grande capacité d’adaptation qui rend possible la fraternisation de ses croyants avec ceux de toute autre religion.» Dans le même esprit, l’Albanie et le Kosovo veulent faire partie de l’Union européenne, les deux pays étant désormais candidats à l’adhésion.

 

Repères historiques…

1443-1448. Epopée de Skanderbeg, qui proclame la restauration de la principauté d’Arbëria.

XVe-XIXe siècles. Période ottomane.

1912. Indépendance de l’Albanie.

1944. Libération du joug nazi. Enver Hoxha prend la tête du Gouvernement provisoire.

1946. Proclamation de la République populaire d’Albanie.

1958-1961. Rupture avec l’URSS.

1967-1976. Interdiction des religions. L’Albanie devient le premier Etat athée du monde.

1972-1978. Rupture avec la Chine.

1985. Mort d’Enver Hoxha. Ramiz Ali lui succède.

1990-1992. Chute du régime communiste.

1998-1999. Guerre du Kosovo.

2005. Sali Berisha (Parti démocrate) devient Premier ministre.

2008. L’Albanie reconnaît l’indépendance du Kosovo.

2009. Adhésion à l’OTAN.

2013. Edi Rama (Parti socialiste) devient Premier ministre.

2018. La Commission européenne propose aux Etats membres de l’Union d’ouvrir les négociations pour une adhésion de l’Albanie et de la Macédoine.

… et socio-économiques

Population: 3,6 millions, dont près d’un million à Tirana, la capitale (Suisse: 8,6 millions).

Superficie:, 28748 km2 (Suisse 41290 km2).

Langue officielle: albanais. Beaucoup d’Albanais parlent l’italien.

Religions: musulmans 57%; catholiques 10%; orthodoxes 7%.

Monnaie: lek; 100 leks = 1 franc.

Activités économiques: agriculture, tourisme, sous-traitance textile.

Revenu par habitant: 4200 francs par année. (Suisse: 80000 francs).