Au péril de leur vie

chantier de bateaux
© Amit Dave

Chantier de démantèlement naval sur une plage d’Alang, en Inde. La forte exposition aux produits chimiques et toxiques comme l'amiante, le plomb ou le mercure provoque décès et maladies professionnelles des ouvriers.

Une autre enquête primée par Public Eye lève le voile sur la catastrophe écologique et humaine liée au démantèlement de vieux navires sur les plages d’Asie du Sud

Après une longue vie de navigation, que se passe-t-il pour les bateaux de haute mer? Une enquête de Gie Goris et Nicola Mulinaris, lauréate du prix d’investigation de Public Eye, fait la lumière sur ces plages d’Asie du Sud où des bateaux en fin de vie en provenance du monde entier, et notamment de Suisse, seront démantelés dans des conditions extrêmement polluantes et dangereuses pour les ouvriers.

D’abord, quelques chiffres. Selon l’ONG Shipbreaking Platform environ 1000 bateaux sont démantelés chaque année, dont en moyenne 70% sont acheminés en Inde, au Pakistan ou au Bangladesh. Sur les plages d’Alang, en Inde, on recense près de 160 chantiers de démantèlement naval, où travailleraient entre 15000 et 30000 ouvriers. Entre 1983 et 2013, pas moins de 470 accidents mortels ont eu lieu. Un business qui rapporte à l’Etat du Gujarat 100 millions de francs chaque année. A Chittagong, au Bangladesh, 15 travailleurs ont laissé leur peau sur ces chantiers en 2017, et 19 en 2018. Selon l’enquête, la Suisse, entre autres armateurs européens, a sa part de responsabilité. En 2009, 90 porte-conteneurs détenus par des entreprises helvétiques ont atterri en Asie,  80 d’entre eux appartenant au très connu MSC, «champion de l’échouage» d’après les enquêteurs. Avec un chiffre d’affaires de 30 milliards de francs en 2017, le croisiériste envoie la quasi totalité de ses navires vétustes dans ces cimetières asiatiques. C’est ainsi que le MSC Jessica a pris feu en 2005, provoquant la mort de 6 ouvriers. Le MSC Alice arrivait lui en 2017 à Alang pour se faire désosser.

Double peine

Cette industrie est a l’origine d'un scandale humain.  L'enquête montre en effet que la sécurité et la santé des ouvriers sont sans cesse en danger et que les lois visant à les protéger, insuffisantes, ne sont souvent pas appliquées. La forte exposition aux produits chimiques et toxiques comme l'amiante, le plomb ou le mercure provoquent décès et maladies professionnelles. Sans oublier les incendies et les accidents qui mettent la vie de ces travailleurs en péril.  Au Bangladesh, les ouvriers vivent dans des conditions insalubres, n'ont pas de contrat de travail, pas de vacances, accumulent les heures de travail et n’ont pas accès aux organisations syndicales. 

Les conséquences pour l’environnement sont tout aussi dramatiques, les résidus pétroliers et les métaux lourds étant emportés par les vagues. D'ailleurs, la pollution d'Alang au cuivre, au cobalt, au plomb, au nickel, au zinc et au mercure a été confirmée.

Un coût humain et écologique largement supporté par les pays pauvres. Il s'avère effectivement que la convention de Bâle, seule législation internationale visant à protéger les pays du Sud en la matière, est sans cesse contournée. Les armateurs ne précisent pas aux autorités du port de départ que le navire est destiné à la «poubelle». Une nouvelle convention, celle de Hong Kong, prévoit un recyclage sûr et propre, mais seulement six Etats l'ont ratifiée… Faire mieux est possible mais cela a un coût. Un coût que les armateurs, obsédés par la recherche de profit, ne sont pas prêts à assumer !

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