Autour du cinéma suisse romand

«Seuls»
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«Seuls».

La Cinémathèque suisse, avec l’aide de «Mémorial» et de la RTS, procède régulièrement à la restauration de films suisses plus ou moins récents. Elle vient de le faire pour «Vive la Mort», «Quatre d’entre elles» et «Seuls». Une bonne occasion pour jeter un regard rétrospectif et attirer l’attention sur un cinéaste romand de grand talent, Francis Reusser.

L’avant-mai 68  

Le souvenir de Mai 68 n’est pas toujours abordé avec sérénité. Il en est, comme certains proches de l’UDC, qui continuent d’y voir une «révolution», maîtrisée par le retour au conformisme imposé dès l’automne 1968 par de larges milieux de la droite. On ose pourtant et sans que cela devienne un acte de courage civique se souvenir de cette époque avec émotion: aujourd’hui encore, je me souviens, en plein été 68, d’avoir regretté d’être déjà un peu trop «vieux» pour en goûter toutes les saveurs. 

On vient de revoir de nombreux témoignages sur ces années de grands  mouvements libérateurs mondiaux, souvent sur les petits écrans qui reprennent des films réalisé pour le grand ou en proposant des documents récents composés de témoignages et de reprises d’anciennes images. 

Nombre de films ensuite prirent en compte «l’après 68». Cinquante ans plus tard, il est devenu intéressant de se demander comment le cinéma avait «senti venir» avant la fin de années soixante, cette période du «joli-mois-de- mai». Que peut-on retenir de ce qui  passait alors en Suisse romande. 

Pour  l’Exposition nationale de 1964, La Suisse s’interroge d’Henry Brandt est assurément une contribution qui s’interrogeait sur notre futur à partir d’un présent coincé dans le conformisme des habitudes.  C’est çà, la vie?» : triste question finale posée à travers le regard inquiet d’un enfant.

A Paris, l’un des nôtres, mais que personne ou presque, ici, ne revendiquait comme tel,  Jean-Luc Godard, imprégnait ses films de ce rêve de liberté utopique et anarchisante qui faisait croire que tout et n’importe quoi était magnifiquement possible. Parmi ces films, on peut citer La chinoise, tourné en 1967. Patricia,  la contribution de Francis Reusser pour Quatre d’entre elles donnait vie à un personnage qui aurait très bien pu s’inscrire parmi ceux mis en scène par Godard. Ce fut aussi le reproche – imiter Godard – que certains lui adressèrent.  Dans son livre sur le cinéma suisse, Freddy Buache écrit: «Francis Reusser pense lui aussi à Godard, mais à celui de Masculin-Féminin ou de La Chinoise (qui fut réalisé, il n’est pas inutile de le rappeler, après ce sketch). Ce qui l’intéresse au premier chef, c’est de capter un climat mental à partir de scènes où le saugrenu doit mettre en évidence les réalités inacceptables de notre monde et la révolte nécessaire qu’appelle toute prise de conscience.» 

Cette citation de Buache peut très bien servir d’entrée en matière au premier long métrage de Francis Reusser, Vive la mort, conçu avant 1968 si tant est du reste qu’un scénario précis ait existé, ce que le producteur du film ignore aujourd’hui encore, tourné en partie avant mai 1968, mais imprégné de l’esprit de ces années-là. Timidement apparu en public en 1969, Vive la mort fut presque partout rejeté, alors que tout rentrait dans le bon ordre de la société de consommation des années septante. 

Revus cinquante ans plus tard, cette réalisation de Reusser et  Patricia confirment que le cinéma pressent parfois bien ce qui va se passer dans un proche avenir. Encore eut-il fallu que ces films rencontrent leur public. Pour moi, il reste au moins le fait d’avoir contribué à ce qu’ils existent…

Quand les cinéastes se regroupent

Lointains souvenirs personnels de spectateur poussé par Freddy Buache à se rendre à Locarno dès la fin des années cinquante: voici les noms de quelques  réalisateurs ayant obtenu le grand prix dans les années soixante: Stanley Kubrick (Le baiser du tueur, son premier film), Marco Bolognini, Kon Ichikawa, François Reichenbach, Zbynek Brynych, Milos Forman, Athony Simmons, Evald Schorm, Glauber Rocha, Maurizio Ponzi, Alain Tanner (en 1969). Ils ne sont pas tous tombés dans l’oubli!

Parmi eux, il en est un, Forman, qui me tient particulièrement à cœur, ne serait-ce que par le souvenir d’une réelle amitié. C’est pour lui rendre hommage que, admirateurs de L’as de piqueson premier film, nous avons créé avec feu mon épouse Micheline, Milos-films dont la première production obéissait à la notion de collection. Quatre jeunes cinéastes suisses, parmi d’autres,  proposaient des courts métrages intéressants qui ne trouvaient que rarement place en avant-programme des films «normaux» présentés dans des salles. Ne serait-il plus efficace de faire un long métrage composé de quatre portraits de femmes à des âges différents, Sylvie (16 ans – Claude Champion), Patricia (22 ans – Francis Reusser), Erica (32 ans – Jacques Sandoz ), Angèle (70 ans – Yves Yersin). La présence «d’Angèle» à la Semaine de la Critique à Cannes en 1968, puis quatre prix glanés par la réussite de la contribution de Yersin valurent au film quatre prix à Mannheim. Quatre d’entre elles fit modeste carrière internationale et rencontre presque inattendue avec quelques milliers des spectateurs suisses, surtout à Lausanne et à Bâle.

Pour Milos-films, c’était un bon début, avec un partiel retour des investissements financiers: suivit le premier long métrage de Francis Reusser, Vive la mort, puis en trente ans, une quarantaine de films d’une vingtaine de réalisateurs même pas tous suisses! Lassé, au début de ce siècle, de faire survivre une société anonyme «dormante», je voulais effacer Milos-films SA de la liste des producteurs suisses. Un des jeunes réalisateurs, complice de Milos, formula quelques regrets devant cet abandon d’activité. Milos-films SA connaît une deuxième vie dans le giron de «La lanterne magique» avec Vincent Adatte, Francine Pickel et Frédéric Maire. Ce dernier dirige aujourd’hui la Cinémathèque suisse, laquelle procède, entre autres activités, à la restauration  de films suisses, dont certains font l’objet de diverses remarques introduites dans cette page. Copinage? Non, amicale complicité cinéphilique de longue date…

Milos-films, avec Quatre d’entre ellesproposait une «collection» de quatre courts films pour en composer un long. Au cours de ces années soixante, Tanner, Soutter, Goretta, Roy, Lagrange, affirmèrent avec force la présence d’un cinéma fait en Suisse romande.

Depuis quelques années, un nouveau groupe a mis en commun ses moyens dans «Bande à part» (titre d’un film de Jean-Luc Godard). Il est composé d’Ursula Meier, Lionel Baier, Jean-Stéphane Bron et Frédéric Mermoud. Trois générations, trois équipes: celle de «Quatre d’entre elles» fut plus discrète, donc moins connue que les deux autres !

Un livre de Freddy Buache

«Le  cinéma suisse»: çà existe ? Mais oui!  Son existence est attestée aussi par un livre de Freddy Buache, fondateur dans les années quarante puis Directeur de la Cinémathèque Suisse à Lausanne – laquelle  est correctement soutenue par la Confédération – critique et historien du cinéma, attiré par le surréalisme et sa dimension poétique.

Buache a publié de nombreux ouvrages sur le cinéma, dont un, en 1974, de plus de trois cents pages paru aux éditions de L’âge d’Homme, qui survole ce qui s’est passé en Suisse des débuts du cinéma jusqu’aux années 1970.

Impossible, bien sûr, de résumer en quelques lignes le contenu d’un ouvrage qui ajoute à l’information sur l’existence d’un cinéma une réflexion critique à propos des films, des cinéastes et de la situation en Suisse. Retenons de ce survol au moins quelques éléments.

Par exemple: il est naturel qu’un ouvrage consacré au cinéma propose des images qui permettent de se remémorer des films, en les associant à l’univers culturel de leur langue originale, observation ici limitée à l’allemand et au français.

Dix images de films suisses alémaniques et une d’un romand, La vocation d’André Carrel de Jean Choux en 1924, illustrent les quarante premières années du cinéma. Pour passer de 1940 à 1970, ce seront douze images alémaniques et quatre romandes. Le début des années 70 fait apparaître un score en équilibre, huit à huit.  C’est un reflet de la montée en puissance de la Suisse romande, surtout depuis les années soixante avec la mise en place de la loi fédérale sur le cinéma. 

En Suisse romande, le «Groupe des cinq», Alain Tanner, Claude Goretta, Michel Soutter, Jean-Louis  Roy et Jean-Jacques Lagrange réalisent des films qui sortent de nos frontières en s’appuyant sur d’efficaces collaborations avec la télévision romande. Leurs noms seront cités par Buache dans au moins une page sur cinq de son livre. Claude Champion, Francis Reusser, Jacques Sandoz et Yves Yersin sont donc les réalisateurs des portraits de femmes qui composent Quatre d’entre elles: Buache parle d’eux dans une vingtaine de pages. La différence reflète l’importance des filmographies plus que la qualité de films de deux générations différentes.

L’une des raisons d’être de la Cinémathèque est de conserver dans les conditions les meilleures possible les films suisses, en procédant à leur restauration. Or elle vient d’en terminer trois, celles de Quatre d’entre elles, de Vive la mort et deSeuls. Francis Reusser est l’auteur de la deuxième partie du premier et des deux autres. A juste titre, la Cinémathèque inscrit la projection des films qu’elle restaure à son programme lausannois: on peut y voir Quatre d’entre elles le 12 septembre prochain. Depuis quelques années déjà, la Cinémathèque fonctionne comme un  distributeur pour des séances normales proposées au grand public dans les salles traditionnelles. Elle  permet ainsi d’attirer  l’attention sur une forte personnalité, celle de Francis Reusser.