AVS 21: PAS QUESTION!

Manifestation à Berne.
© Thierry Porchet

La réforme de l’AVS, comme la baisse des rentes qui se profile, ont mobilisé près de 15000 personnes à Berne à l’appel des syndicats, des collectifs féministes et des partis de gauche le 18 septembre. Les manifestants ont exigé des parlementaires qu’ils reviennent en arrière sur la hausse de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans

«Pas touche à nos rentes! AVS 21: pas question!» La foule était nombreuse derrière les slogans de la première grande manifestation syndicale nationale organisée depuis le début de la pandémie. Ni le virus, ni le pass sanitaire, non exigé pour ce rassemblement, ni le long week-end du Jeûne fédéral n’ont empêché les manifestantes et les manifestants de faire le déplacement, ce samedi 18 septembre, pour crier leur colère et dire leur opposition aux plans de démantèlement des retraites.

Quelque 15000 personnes ont défilé dans les rues de Berne jusqu’à la place Fédérale, formant un long cortège revendicatif et bigarré. L’Union syndicale suisse (USS), Travail.Suisse, leurs fédérations, les partis de gauche, les collectifs féministes et d’autres associations avaient appelé à la mobilisation pour contrer la hausse de l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans et la baisse des rentes à venir. Des femmes largement discriminées à la retraite, leur rente moyenne, AVS et LPP comprises, étant de 37% inférieure à celle des hommes. Ces derniers étaient nombreux dans la manifestation, en soutien à leurs collègues féminines, mais aussi bien conscients que la hausse de l’âge de la retraite des femmes préfigure un relèvement pour tous et que leurs rentes sont également remises en question. Les participants, venus en force de Suisse romande, en train spécial gratuit au départ de Genève, ou en bus affrétés pour l’occasion, formaient la majeure partie des troupes, mais des délégations de Suisse alémanique et du Tessin étaient aussi de la partie.

«Nous sommes en colère!»

En fin de parcours, sur le podium installé non loin du Palais fédéral, plusieurs militantes ont pris la parole, à l’instar de la présidente de la Commission des femmes d’Unia, Eleonora Failla: «Qu’elles soient travailleuses, étudiantes, mères et femmes au foyer ou retraitées, les femmes sont discriminées tout au long de leur vie par un système malsain. L'inégalité salariale, les licenciements pendant le congé maternité, les soins non rémunérés: ce ne sont là que quelques-uns des problèmes auxquels les femmes sont confrontées dans le monde du travail. Et voilà maintenant qu’elles devraient faire un nouveau sacrifice avec la réforme AVS 21. Ce sera sans nous!» Clotilde Pinto, vendeuse, a rappelé les conditions de travail dans le commerce de détail, une branche où les salaires sont bas et les temps partiels, souvent involontaires, très répandus: «C’est un travail dur, beaucoup de collègues femmes tombent malades. Et maintenant, on devrait encore travailler une année de plus? Ce n'est pas possible. Je m’adresse aux parlementaires: ce qu'il faut, c’est de meilleurs salaires, et agir résolument contre la discrimination salariale, pas augmenter l'âge de la retraite!»

Ces militantes faisaient écho à la présidente d’Unia, Vania Alleva, qui s’est adressée aux milliers de personnes rassemblées: «Nous sommes en colère! Nous ne voulons pas de réforme de l’AVS sur le dos des femmes! Nous ne voulons pas d’une réforme qui ne règle aucun problème, mais en crée de nouveaux!» Ce dont les femmes ont besoin, ce sont des rentes qui permettent de vivre, a-t-elle scandé, avant de conclure: «Combattons ensemble cette réforme des retraites! Unies et unis, nous sommes forts!»

Une mobilisation à poursuivre

Cette manifestation est une première étape dans un automne qui pourrait être chaud sur le terrain de la mobilisation sociale. Peu avant la fin, Vania Alleva tirait, en aparté, un premier bilan: «Les 15000 personnes présentes aujourd’hui attestent que les rentes touchent vraiment au cœur des gens, des femmes et des hommes. C’est un signal fort. Je suis persuadée qu’avec le référendum, on arrivera à lutter avec détermination contre AVS 21. Et s’il n’y a pas de changement dans la réforme du 2e pilier, si le Parlement ne revient pas au compromis des partenaires sociaux, nous serons aussi obligés de nous battre contre cette révision de la LPP. Ces milliers de manifestants ont montré que les réformes doivent tenir compte des problèmes réels des gens, et que femmes et hommes doivent pouvoir bénéficier de rentes dignes.» La présidente d’Unia appelle à poursuivre la lutte et «à mobiliser pour les manifestations pour plus de salaire, de respect et de solidarité qui sont organisées le 30 octobre prochain (plus d'infos ici), afin que les travailleuses et les travailleurs bénéficient à leur tour de l’embellie économique.»

Pierre-Yves Maillard, président de l’Union syndicale suisse, tire aussi un bilan positif de la journée: «Malgré le Covid et la situation d’angoisse générale, la mobilisation a été incroyable. Nous avons rempli la place, les rues. C’est magnifique, il y a beaucoup de jeunes, de femmes, de syndicalistes. Tous les syndicats, tous les partis de gauche et des organisations de la jeunesse avaient appelé à cette manifestation. C’est un véritable mouvement qui prend naissance et qui fixe les points de débat actuels, pour que l’on arrive à donner aux personnes qui travaillent de quoi vivre décemment.»

Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation.

"Nous avons le droit de dire Non!"

Qu’est-ce qui a poussé les manifestants à venir à Berne ce 18 septembre? Qu’est-ce qui les inquiète le plus par rapport à leur retraite? Pourquoi était-il important d’être là? Quelques-unes des questions posées au fil de la manifestation. Et des réponses sans équivoque!


Anna, avocate et chômeuse, 44 ans, Montreux. «J’apprécie beaucoup les valeurs d’Unia qui cherche à protéger les travailleurs. Cette manifestation est très importante pour les femmes. Il n’est pas correct d’augmenter l’âge de l’AVS à 65 ans, parce qu’il y a toujours de la discrimination entre les salaires féminins et masculins. Nous avons déjà manifesté en 2019 contre cette inégalité, il y a encore beaucoup à faire pour arriver à une véritable parité des droits, des salaires et au respect pour les femmes. Oui, je suis inquiète pour ma retraite. Il faut que cela reste comme maintenant. 64 ans, c’est déjà tard. Les femmes travaillent, gardent les enfants, font le ménage à la maison, elles font tout. Les hommes beaucoup moins et, malgré ça, ils sont plus appréciés. C’est déjà une discrimination. Passer l’âge de la retraite à 65 ans, ce n’est pas l’égalité. Il existe un article de la Constitution et une loi qui disent qu’à travail égal, les femmes doivent toucher un salaire égal. C’est ça qu’on demande, pas d’augmenter notre retraite à 65 ans!»


Julie, employée de commerce, 19 ans, Saint-Maurice. «Nous devons montrer notre force, être le plus possible pour faire bouger les choses. Ce qui m’inquiète? C’est un peu tout. D’abord, nous devons pouvoir vivre à la retraite. J’ai entendu qu’une dame doit partir à l’étranger, car elle ne peut pas vivre ici avec son AVS, alors qu’elle a travaillé toute sa vie en Suisse. Ça m’hallucine! Je me préoccupe aussi de la génération de ma maman, qui n’a pas 40 ans et qui devrait travailler jusqu’à 65 ans. En plus de leur emploi, il y a toutes les tâches au domicile et pour les proches. Les hommes ne sont pas assez présents à la maison. Chez les jeunes de mon âge, la retraite est encore loin et ce n’est pas vraiment une préoccupation, mais avec mes amis qui ont la trentaine, on en parle davantage.» Avec sa maman, engagée dans le combat féministe en Valais, elle conclut: «On est révoltées, ça suffit!»


Anna, employée de maison, 66 ans, Genève. «Ma rente AVS est de 249 francs par mois, car peu de mes employeurs m’ont déclarée. C’est impossible de vivre avec un tel montant, je suis obligée de continuer à travailler. L’AVS m’a informée que je pouvais toucher des prestations complémentaires, mais je n’ai pas de bail, car je n’ai pas de fiche de salaire… Avant le Covid, je faisais le ménage chez trois personnes qui m’avaient annoncée à l’AVS. Aujourd’hui, je n’en ai plus qu’une seule. Après mon arrivée à Genève, en 2002, j’ai travaillé durant cinq ans, toute la semaine jusqu’au samedi matin, au domicile de la directrice d’une banque genevoise réputée. Elle ne m’a jamais déclarée, alors qu’elle savait très bien qu’elle aurait dû le faire. J’arrivais de Bolivie et je ne connaissais pas les droits ici, je ne pouvais pas le lui demander. Je suis dans cette manifestation car le syndicat fait beaucoup pour les migrantes. Unia nous a aidés pour obtenir des papiers, dans le cadre de Papyrus. Mais aujourd’hui encore, de nombreuses personnes travaillent sans fiche de salaire. C’est très difficile pour renouveler notre permis de séjour. Unia nous aide aussi pour cela.»


Dolinda, employée de nettoyage dans les bureaux, 60 ans, Genève. «Je ne suis pas d’accord! L’exploitation de la femme ça suffit! La femme travaille doublement, au travail et à la maison. 65 ans, c’est beaucoup. Et l’âge actuel de la retraite est déjà trop élevé. Baisser les prestations de l’AVS, nos rentes, c’est une violation des droits des femmes. Ces droits doivent être au contraire améliorés, les salaires augmentés. Nous devons travailler toujours plus intensément, pour gagner très peu d’argent. C’est assez!»


Patricia, auxiliaire de santé dans les soins à domicile, 58 ans, Genève. «Je suis au chômage», explique Patricia, s’appuyant sur une canne pour suivre le cours de la manifestation. «Je veux changer de métier, je suis bien dans ma tête mais mon corps souffre d’arthrose. J’aimerais continuer à travailler, j’habite à Genève légalement depuis six ans, avant j’ai travaillé vingt ans sans papiers. Je suis là parce que je ne suis pas d’accord qu’ils repoussent l’âge de la retraite à 65 ans. On travaille le double, à la maison, avec les enfants. Je suis là pour soutenir tout le monde. On va crier “Stop!” au gouvernement. Chaque fois, il abuse. On finira où, à 68 ans, plus encore? Et on ne nous demande pas notre avis. C’est mieux de l’arrêter maintenant plutôt que de le laisser continuer comme ça. Ma retraite? Je n’aurai que l’AVS pour vivre. Je n’ai pas cotisé longtemps, certains patrons ne voulaient pas me déclarer à 100% lorsque j’étais sans papiers. Ils me déclaraient à 25%, alors que je travaillais toute la journée. Certains employeurs, notamment dans les soins, étaient corrects, d’autres pas du tout.»


Michel, architecte aux autorisations de construire, 59 ans, Genève. «Je suis là avec mes collègues du Syndicat des services publics. La première raison, c’est qu’avant même le problème d’AVS 21, la Suisse est dans l’illégalité la plus complète sur la Loi sur l’égalité des salaires. On a tous les moyens structurels, légaux et financiers d’un des pays les mieux lotis du monde et on est encore dans un système très inégalitaire en manière de salaire. Si l’égalité existait, l’AVS aurait entre 600 et 800 millions de rentrées en plus chaque année. On ne serait pas obligé d’avoir de faux débats politiques sur les prétendus déficits de l’AVS. De par cela, j’estime qu’il est inacceptable de vouloir relever l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. Avec leur parcours de vie, les coupures professionnelles, les temps partiels pour s’occuper des enfants, elles cotisent moins et touchent moins à la retraite. Plus généralement, je pense qu’on devrait baisser l’âge de la retraite des femmes et des hommes pour laisser du travail aux jeunes qui arrivent et qui ont de la difficulté à en trouver, même avec des diplômes. Ma présence est aussi importante en raison de mon éducation. Je n’ai pas été élevé dans un environnement macho, ma mère m’a appris à faire les tâches ménagères et c’est naturel pour moi d’être là. Comme beaucoup d’autres, je pense, dans cette manifestation, où il y a une forte présence masculine.»


Jesus, grutier et délégué des maçons d’Unia, 42 ans, et Rita, auxiliaire de santé, 40 ans, Echallens. «S’ils augmentent l’âge de la retraite des femmes, nous n’allons pas en profiter du tout. L’âge actuel est déjà largement suffisant. Mon mari craint aussi qu’ils passent à plus de 65 ans pour tous. La retraite à 60 ans des maçons pourrait être relevée elle aussi. Or, son travail est déjà très lourd pour tenir jusqu’à l’âge prévu. Nous devons nous battre tous ensemble pour l’égalité salariale et pour que tout le monde puisse vivre dignement à la retraite. C’est important d’être aujourd’hui à Berne pour défendre les valeurs de l’être humain.»


Marcel, retraité CFF, ingénieur en installation de sécurité, non syndiqué, Chapelle (Glâne). «Je suis venu en solidarité avec les femmes. L’égalité salariale n’existe pas et on veut leur créer des préjudices plus grands encore. Nos politiciens regardent uniquement le profit, ils ne respectent pas leurs citoyens. On sent une révolte qui commence contre ce système, leur façon d’agir et de réagir. C’est irrespectueux de continuer avec ce projet de réforme de l’AVS, alors que 350000 signatures ont été envoyées aux politiciens ce printemps contre la hausse de l’âge de la retraite. Le travail est toujours plus dur, le stress augmente. Il est important de revoir nos valeurs et notre système de croissance exagéré. Actuellement, au vu des signes que nous avons, il est nécessaire de réfléchir sur une manière de vie différente.»


Olivia, 14 ans, Laurence, 39 ans, Emilie, 13 ans, Aigle. «Nous n’avons pas envie qu’ils augmentent l’âge de la retraite», explique Laurence, entourée de ses deux filles. Emilie poursuit: «Déjà que c’est compliqué pour les femmes, l’emploi, la maison, elles travaillent tout le temps. Et pour moi, dans 50 ans? S’ils montent déjà maintenant l’âge de la retraite, ce sera peut-être jusqu’à 70 ans? Travailler 50 ans, c’est beaucoup!» Laurence reprend: «J’aimerais aussi être grand-mère et profiter de mes petits-enfants.» «Et nous, profiter de notre mémé!» note Emilie pendant qu’Olivia approuve. Et leur mère de souligner: «Ma grand-maman est encore là. Par chance, elle était à la maison quand j’étais petite. Si elle avait travaillé, je ne vois pas comment elle aurait pu s’occuper de moi quand ma mère allait au boulot.» La conversation terminée, Emilie nous rattrape: «Encore une chose, si nous sommes venues à la manifestation, c’est pour une question de fierté. Pour ne pas nous laisser marcher dessus. Mais nous ne sommes pas des méchantes: en tant que femmes, on a les mêmes droits que tous. Et le droit de dire Non!»

Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation. Sélection d'images de la manifestation.

Nouvelle étape parlementaire

Quatre jours avant la manifestation, le Conseil des Etats avait repris l’examen de la réforme AVS 21 sur les divergences l’opposant au Conseil national. Les deux Chambres s’étaient déjà déterminées, respectivement en mars et en juin, sur les points principaux proposés par le Conseil fédéral, en particulier sur la hausse à 65 ans du départ à la retraite des femmes.

Les mesures faisant encore débat sont, d’une part, les compensations pour les femmes arrivant à la retraite après l’entrée en vigueur de la réforme et, d’autre part, le financement additionnel de l’AVS avec les bénéfices réalisés par la Banque nationale sur les intérêts négatifs. Cette dernière proposition a été ajoutée au projet par le Conseil national, qui l’a adoptée en juin. Le 14 septembre, le Conseil des Etats s’y est opposé. Concernant les compensations, la Chambre du peuple préconise que les femmes arrivant à la retraite dans les six premières années après l’introduction de la réforme – prévue pour 2023 ou 2024 – toucheraient un supplément de rente allant de 50 à 150 francs selon le revenu. La Chambre des Cantons propose que ces compensations concernent neuf années, mais selon un système progressif et dégressif, avec, pour les quatre années touchant les suppléments complets, des montants de 100 à 240 francs. Le projet retourne au Conseil national, qui l’examinera de nouveau lors d’une prochaine session.

Pour l’Union syndicale suisse (USS), les mesures compensatoires décidées par le Conseil des Etats pour la génération transitoire «ne peuvent dissimuler le fait qu’AVS 21 n’est finalement pas une réforme, mais une simple réduction du droit à la retraite sans aucune consolidation financière du système de sécurité sociale», note-t-elle dans un communiqué. La faîtière syndicale réaffirme que ces réductions ne seront pas acceptées, «ni d’ailleurs toutes les autres baisses annoncées des rentes de vieillesse». Et avertit: «Les détériorations des retraites, que ce soit dans l’AVS ou dans le 2e pilier, se heurteront à une résistance déterminée».