Bouteille à la mer

A quai. L’Aquarius, le bateau opérant des sauvetages de migrants en Méditerranée, a accosté le 3 octobre dernier à Marseille. Il est rentré à son port d’attache après avoir débarqué sur des navettes de la marine maltaise ses 58 passagers rescapés de la noyade au large des côtes libyennes. Les derniers? Le danger existe. Après Gibraltar, le Panama a retiré au bâtiment de l’ONG SOS Méditerranée le pavillon qu’il lui avait octroyé. Raison évoquée: il n’aurait pas respecté le droit international de la mer. Plus vraisemblablement une conséquence des pressions exercées par l’Italie qui a verrouillé l’accès de ses ports au bateau, bien décidée, sous la houlette du populiste Premier ministre Matteo Salvini, à mettre un terme au flux des exilés arrivant sur son sol. Mais aussi à contraindre l’Union européenne à prendre ses responsabilités. Et quitte à sacrifier des vies, l’Aquarius étant le seul bateau affrété par une ONG encore actif dans le domaine. Avec, en toile de fond, une tendance croissante à criminaliser la solidarité.

Des élus de tous bords à la rescousse. Dans ce contexte, trois conseillers nationaux – un PS, un PLR et un PDC – ont demandé à la Confédération d’accorder le pavillon suisse au bateau immobilisé. Une élue du parti des Verts va également déposer une motion dans ce sens. Des sensibilités politiques unies au-delà de leurs divergences par un devoir de solidarité essentielle. Vitale. Et une proposition qui ne semble pas se heurter à des obstacles juridiques insurmontables. Le Département fédéral des affaires étrangères peut en effet, à titre exceptionnel, inscrire l’Aquarius au registre des navires suisses si la société qui l’exploite agit à des fins humanitaires – ce qui est le cas. En revanche, celle-ci doit avoir son siège dans notre pays – une condition qui n’est pas remplie, l’armateur se trouvant en Allemagne. Pas la mer à boire. Une délocalisation ou l’ouverture d’une filiale helvétique résoudrait le problème.

 

Urgence. Reste à savoir si le Conseil fédéral aura cette empathie, ce «courage». Pas sûr, vu la politique d’asile pratiquée et les cris d’orfraie déjà poussés par l’UDC. La peur de devoir accueillir des rescapés sur son sol risque aussi de le dissuader. Même si la Suisse n’en aurait pas l’obligation, tout au plus une responsabilité morale... Qu’elle ignore déjà aujourd’hui souvent volontiers... Une seule certitude: le temps presse. Chaque jour qui passe met en péril la vie d’hommes, de femmes, d’enfants qui, fuyant les conflits ou la misère dans leurs pays d’origine et l’enfer des camps libyens, jouent leur va-tout sur des embarcations de fortune. En deux ans et demi, l’Aquarius a secouru près de 30000 migrants. La Méditerranée aura par contre, depuis 2014, servi de sépulture à plus de 15000 personnes. Autant d’anonymes victimes de l’indifférence et de l’égoïsme d’une Europe qui se refuse toujours à ouvrir des voies d’exil légales et sûres. Dans ce contexte, la Suisse serait bien inspirée de saisir cette bouteille à la mer. Un geste humanitaire propre à redonner à une tradition malmenée un peu de lustre, à sa portée.