«Cette entreprise ne respecte rien, la pression est permanente»

Des anciennes employées de l’entreprise Pharmafocus à Romont, soutenues par des syndicalistes d’Unia, ont lu la lettre ouverte adressée à la direction, l’informant que malgré les nombreuses tentatives de trouver des solutions, rien n’a été fait et qu’au contraire, la situation s’est même détériorée pour elles.
© Thierry Porchet

Moment d’émotion ce vendredi 23 novembre, à l’entrée de l’entreprise Pharmafocus à Romont. Des anciennes employées, soutenues par des syndicalistes d’Unia, ont lu la lettre ouverte adressée à la direction, l’informant que malgré les nombreuses tentatives de trouver des solutions, rien n’a été fait et qu’au contraire, la situation s’est même détériorée pour elles.

Des anciens employés, soutenus par Unia, dénoncent les conditions de travail inhumaines subies chez Pharmafocus à Romont, entre pressions, injures et harcèlement

Un geste symbolique, une ultime tentative d’attirer l’attention de la direction sur les conditions de travail inhumaines et le traitement méprisant qu’ils ont subis. Ce vendredi 23 novembre, devant l’ancienne usine de Tetra Pak à Romont, quatre personnes, ex-employés de Pharmafocus qui occupe les lieux depuis 2014, ont lu et déposé dans la boîte aux lettres une missive adressée à l’entreprise, grossiste fournissant des pharmacies indépendantes en Suisse. Une lettre ouverte dans laquelle ils expliquent que toutes les démarches proposées pour résoudre les problèmes chez Pharmafocus n’ont eu aucune suite. Soutenus par Unia, ces trois femmes et un homme informaient aussi qu’ils sont sept à avoir déposé des requêtes aux Prud’hommes contre la société.

Pharmafocus s’est établi à Romont en 2014, attiré par les avantages fiscaux offerts par la Promotion économique fribourgeoise. D’une vingtaine d’employés en 2014, le site glânois en occupe aujourd’hui une centaine. Parmi eux, des logisticiens, des livreurs et de nombreuses opératrices préparant les commandes de médicaments pour les pharmacies.

Une pression terrible

Dans le petit café romontois où se déroule ensuite la conférence de presse, les langues se délient. Parfois avec peine, des sanglots dans la voix, tant les faits subis sont encore douloureux. «On ne voulait pas en arriver là, nous voulions tout faire pour que les choses s’arrangent, relève Joëlle*, ancienne opératrice de commande. Cette entreprise ne respecte rien, on est traités comme des esclaves, nous ne sommes pas des personnes. La pression psychologique est permanente. Quand je partais le soir, je me disais: “Mon Dieu, est-ce que demain je vais être convoquée ou pas?” Au bureau, devant les responsables, on n’est pas seulement réprimandés en cas d’erreur, mais ils menacent de nous licencier. Quand vous subissez de telles pressions tous les jours, vous craquez!»

Joëlle raconte. Les visages de ses collègues sont tirés. Les images, les cris, les pressions remontent. «On était harcelés tous les jours, tout le temps, ose Evelyne*. Les chefs vous appellent vingt fois par jour au bureau, vous mettent la pression, montent les gens les uns contre les autres. Cette pression psychologique, ça devient quelque chose de carrément physique, c’est un tout. Ils nous disaient par exemple: “Ici vous ne faites que du tourisme, vous ne travaillez pas, venez en Italie voir ce qu’est le vrai travail.” Et ils criaient derrière nous: “Dai! Dai!”»

Les dames, que les chefs appelaient «les chèvres»…, devaient courir dans les enfilades d’étagères pour remplir les caisses de médicaments à une cadence folle: 150 lignes par heure. Les lignes, ce sont celles figurant sur les feuilles de commande. Chaque ligne correspond à un médicament, qu’il y ait une boîte ou 29. Les boîtes sont scannées sur un gros appareil porté au poignet. Et s’il en manque une, c’est l’erreur, la convocation au bureau, l’obligation de signer un document. «Si on ne voulait pas signer, ils nous menaçaient, on n’avait pas le choix. Ils nous suivent, nous observent à la loupe», notent les employées, pointant du doigt deux chefs et le responsable RH, «un monsieur qui écrase tout le monde», dit Joëlle.

Quotas impossibles

«Il y a eu des choses pires, qui doivent se régler devant un tribunal…» reprend Evelyne. Secrétaire régional d’Unia Fribourg, Armand Jaquier soulève un peu le voile et évoque du harcèlement sexuel. Il parle aussi d’un responsable de la maintenance, dont la photo avait été collée sur les poubelles avec la mention «responsable direct de l’élimination des déchets» pour le dénigrer. Une autre ancienne employée témoigne avoir entendu une chanson incitant un travailleur à se suicider. «C’est abject, et très dangereux pour une personne qui pourrait être amenée à passer à l’acte!» s’indigne-t-elle.

En novembre 2017, l’entreprise oblige les opératrices à effectuer 220 lignes par heure, avec un «taux d’erreurs de zéro par mois». «C’était impossible. Même les chefs admettaient qu’ils n’y arriveraient pas», relève Sandrine*. «Ils nous ont obligées à signer un papier pour ces 220 lignes, ajoute une collègue. J’ai signé sous la contrainte. Je l’ai noté sous ma signature, expliquant que cet objectif est irréalisable. Ils n’ont pas aimé...» Les employées dénoncent aussi un temps de travail fréquemment prolongé, et les erreurs régulières de timbreuse. «Ils sont toujours “en train de régler ça”», notent-elles en chœur.

«Descente aux enfers»

Responsable de secteur, Evelyne a subi un harcèlement qui l’a conduite, comme d’autres, au fond du trou. «Tout reposait sur moi, ils se sont acharnés avec une force horrible, ont tenté de m’isoler des autres, mais les gens n’ont pas suivi. J’ai vu venir les choses peu à peu, et je suis tombée dans une spirale infernale.» Son mari, mis au courant de ce qu’elle vivait dans l’entreprise, et son médecin ont tiré la sonnette d’alarme. Après un arrêt maladie de cinq mois, elle reprend à 50%. «C’était encore pire, ils m’ont attaquée avec de nouvelles personnes dans l’entreprise. C’était une descente aux enfers, alors que nous avions déjà mis en place le groupe de travail.»

Un groupe de travail constitué après que des salariés se sont adressés à Unia au printemps 2016. Juste avant, en janvier, une vingtaine d’entre eux avaient écrit au Service public de l’emploi (SPE), pour qu’il leur vienne en aide face aux difficultés vécues dans l’entreprise, les heures supplémentaires, le travail de nuit, la timbreuse «qui vole nos heures», la sécurité et les cas de mobbing, d’insultes et de menaces de licenciement «régulièrement proférées afin de mettre une pression pour améliorer le rendement», écrivaient-ils. Depuis, rien n’a changé même si le SPE dit avoir «un œil sur Pharmafocus», comme déclaré par son chef au journal La Liberté.

Tous licenciés ou contraints de partir

Au total, une trentaine d’employés sont allés au syndicat. En 2016, une première rencontre avec la direction a eu lieu, sans résultat. «Nous avons ensuite obtenu l’accord de la direction de Bâle pour former un groupe de travail afin de mettre les problèmes sur le papier et de trouver des solutions. Quinze à vingt personnes y ont participé. Mais la direction a continué à faire la sourde oreille», explique Yvan Corminbœuf, du secteur de l’industrie à Unia Fribourg, tout en saluant le courage des employés qui, «depuis deux ans, ont passé énormément de temps pour défendre leurs intérêts et ceux de leurs collègues». Matteo Guagenti, aussi en charge de l’industrie au syndicat, ajoute: «La direction a une facilité déconcertante à jeter de la poudre aux yeux en disant que ça va changer, mais ce sont des menteurs. Ils ont tellement voulu collaborer avec le personnel que tous ceux qui se sont engagés dans le groupe de travail ont été licenciés ou ont été contraints de quitter l’entreprise à cause des pressions!»

Une question de survie

«L’objectif de notre intervention est de construire des conditions de travail correctes, c’est une question de survie pour le personnel», relève Armand Jaquier, qui s’énerve face à l’absence de volonté de l’Etat d’obliger les entreprises qu’il soutient de disposer d’une CCT. Et Joëlle, porte-parole des ex-employés ayant déposé une requête aux Prud’hommes, conclut: «On veut juste qu’on reconnaisse ce que l’on a subi, pour les dames qui sont là-bas aussi, on ne va pas laisser cette entreprise continuer à faire ça!»

* Prénoms d’emprunt.

 

 

«Tout le monde est content»

Contacté vendredi dernier, Andreas Tschan, cofondateur et codirecteur de Pharmafocus, réfute les accusations portées contre la société. S’il reconnaît avoir eu des séances avec Unia, il indique n’avoir jamais reçu le détail des griefs en matière de mobbing, ni les conclusions du groupe de travail, qui ont pourtant été transmises à la direction. Il admet que, depuis le début de l’année, il y a eu «un, au maximum deux licenciements» et qu’une ou deux personnes «sont parties», car elles n’ont pas accepté la perte de leur 13e salaire. Il reconnaît aussi deux cas de burn-out, il y a deux ou trois ans. Quant aux cadences impossibles à tenir, il prétend que c’est la norme dans ce type de centres. «Tout le monde est content dans l’entreprise. Personne ne m’a jamais envoyé d’email ou téléphoné pour se plaindre, alors qu’ils ont tous mes coordonnées. Pour ce qui est des requêtes aux Prud’hommes, j’attends de voir ce que diront les juges», affirme-t-il. SH