Choisir entre la peste et le choléra

Le coronavirus jette une lumière cruellement crue sur les inégalités de classes sociales à l’intérieur de chaque Etat, mais aussi au niveau international. Une catastrophe sociale et humanitaire se joue dans nombre de pays où la famine – qui progresse ces dernières années en raison notamment des dérèglements climatiques – et le manque d’eau potable tuent encore chaque jour. Ce sont ces pays aussi qui comptent la grande majorité des 2 milliards de travailleuses et de travailleurs de l’économie informelle. Soit plus de 60% de la population active mondiale (85% sur le continent africain, près de 70% en Asie) vivant au jour le jour pour survivre, sans aucune assurance, hormis celle de la fraternité humaine qui étincelle par endroits et par moments. Et ce malgré le repli sur soi et les fermetures de frontières.

Quel choix entre mourir de faim ou d’un virus qui touche particulièrement les personnes souffrant d’obésité? En Inde, quand 1,3 milliard d’âmes ont été sommées, manu militari, de se confiner (le 25 mars et jusqu’au 3 mai au moins), la majorité d’entre elles se sont retrouvées sans revenu. Des travailleurs issus des campagnes, payés à la journée dans des usines ou des chantiers, ou exerçant des boulots d’infortune (petits marchands, conducteurs de rickshaw), souvent sans toit, n’ont alors eu d’autre choix que de quitter les mégalopoles. Ils ont repris la route de leur village parfois à des centaines de kilomètres de là, à pied ou dans des bus bondés, la solidarité familiale pour toute espérance. D’autres, hommes, femmes et enfants, ont continué de trier les poubelles, dans des décharges à ciel ouvert, le Covid-19 planant sur les chiffonniers telle une cause parmi tant d’autres d’y laisser sa peau… soutenus, pour beaucoup, par la croyance de se réincarner ailleurs, dans une autre caste, une autre classe sociale. Celle où l’on mange pour noyer l’ennui ou la solitude.

Tant d’autres maladies continuent de tuer, comme la tuberculose: plus de 1,6 million de victimes par an (davantage que le sida ou le paludisme), dont un tiers en Inde. La pollution fait elle aussi, plus discrètement encore, son lot de victimes. Un rapport de la Global Alliance on Health and Pollution (GAHP) estime pourtant le nombre de décès, dus à la contamination de l’air, de l’eau et des environnements de travail, à 1,8 million en 2017 rien qu’en Inde (2,3 millions en Chine). Un pic de pollution historique a d’ailleurs été atteint à New Delhi en novembre dernier. Le confinement et les masques étaient dès lors déjà de rigueur. D’où l’émerveillement partagé, la semaine dernière par des habitants du nord de l’Inde, d’apercevoir l’Himalaya à quelque 200 kilomètres de chez eux. Des montagnes rendues invisibles par le smog depuis trente ans. Cette pureté de l’air retrouvée permet aussi à d’autres de redécouvrir les étoiles. Autant de lueurs d’espoir dans l’obscurité des inégalités.