Crème fouettée helvétique

A la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée), c’était le mois, le jour et l’heure de la photo annuelle. La direction de cette noble institution avait en effet pris l’habitude de publier tous les ans une photo du staff, de la dream team de la Manip, c’est-à-dire d’elle-même. Pour retenir un peu mieux l’attention qu’un simple trombinoscope de groupe, la mise en scène changeait d’année en année, émettant des messages plus ou moins subliminaux, ce qui faisait disserter sa clientèle pendant deux ou trois jours. Un coup de com’ pour pas cher en somme (et dans les autres départements français aussi).

Cette année, on avait eu droit à la photo devant un mur de briques, projecteur faiblard sur le côté gauche et étuis d’instruments de musique sur le côté droit. Avec un sens de l’uniforme qui les honorait, les hommes portaient tous un costume bleu dans diverses nuances. Depuis quelques décennies, le noir, qui sentait trop l’austérité de la Réforme, avait été délaissé au profit du bleu plus ou moins roi. Pas trop quand même, on est en démocratie! Les dames apportaient quelques variations colorées dans cet univers un peu sombre. Le coup du groupe musical devant un mur de briques n’était pas vraiment nouveau. Des Ramones aux Duran Duran, en passant par une flopée de métalleux, heavy ou non, l’industrie du disque en avait fait largement usage. Mais on voyait mal la direction de la Manip en AC/DC helvétique. Un commentateur se dit alors qu’il y avait là, plutôt qu’un pan d’usine désaffectée, une allusion à une cave à jazz. La direction de la Manip en jazz-band? Façon Pepe Lienhard et son sextet alors, juste avant Alain Morisod et son bal à papa. Mais non, ça ne jouait pas (c’est le cas de le dire, remarqueront les plus futés): à l’examen, les étuis renfermaient plutôt un violoncelle et un cor – d’harmonie, pas des Alpes. Difficile de swinguer avec ces deux-là. Donc on se dirigeait plutôt vers un orchestre classique. Un octuor, vu le nombre de présents. L’octuor classique disait l’harmonie du consensus selon ses concepteurs et trices. Ah, le concert consensuel de l’octuor onctueux…

Bon, ça valait toujours mieux que la photo de l’année précédente. Celle de la skyline. Vous sourcillez? Oui, je sais, en français on devrait dire «panorama urbain». En fait, la skyline désigne le plus souvent le profil des immeubles et des structures élevées des villes, surtout lorsque ce profil se détache sur l’horizon. Voir les trois millions six cent septante-deux mille trois cent trente-sept illustrations des gratte-ciel de Nouvyorque que l’on trouve sur l’araignée. Enfin, sur la Toile. Mais dans le cas de la direction de la Manip, ça ne fonctionnait pas, le panorama urbain. Parce qu’il n’y avait pas un poil d’urbain dans le profil, genre réclame au néon, s’affichant derrière l’état-major entrepreneurial. Mais bien une ribambelle de symboles éculés illustrant à gros sabots l’Helvétie vue d’Hollywood ou de Bollywood. On y trouvait, de gauche à droite: le Cervin, un caquelon à fondue, le cor des Alpes (Ah! Le voilà quand même!), le Palais fédéral, la croix fédérale, un pont alpin, un réveil, une paire de skis, une tête de vache, un couteau suisse et un petit village. Ouf! Ça va? Vous digérez? Encore un peu de crème fouettée sur vos meringues ou ça ira comme ça?

Notez, le choix avait été arbitraire, nécessairement. Et difficile aussi. Il avait fallu écarter l’edelweiss, le saint-bernard (le chien, pas le col), le Toblerone et le Cenovis, Henri Dunant et Guillaume Tell, l’Ovomaltine, le schabziger et la raclette. Sacré tri. Vous voyez le casse-tête: cor des Alpes contre edelweiss, fondue contre raclette, Cervin contre saint-bernard, Migros contre Coop (Ah! Non, faites excuse, elles n’étaient pas qualifiées). Une vraie série de play-off, comme on dit dans les rédactions sportives pour parler des séries éliminatoires.

A propos, vous savez que le HC Ajoie a battu le HC Davos en finale de la Coupe de Suisse de hockey et que la coupe a été cassée par un joueur un tantinet éméché? Non? Mais vous vivez où, nom de sort? Dans un fortin vendu par Armasuisse? Ha! ben tiens, c’est vrai ça, on avait oublié le Réduit national dans la liste des typicités helvétiques (qu’est-ce que ça cause bien dans cette rubrique!). Et pas seulement le Réduit national. Moi, par exemple, je regrette beaucoup l’absence du hackbrett. Je sais bien qu’il n’y en a pas qu’en Suisse, qu’on en trouve en Bavière et en Autriche, mais quand même: le hackbrett appenzellois reste le plus joué actuellement. Et toc! En plus, on peut en jouer sans nécessairement suspendre une boucle d’oreille en forme de cuiller à crème à l’oreille droite, même si c’est nettement moins joli. Mais bon, l’a pas été retenu mon hackbrett appenzellois. Pour cause d’origine pas très catholique peut-être: il descend en droite ligne du santour persan. Quoi? Des traces d’ayatollahs sur le Säntis? Mais que fait l’UDC?