Cure de jouvence pour le Grand-Pont

Le Grand-Pont à Lausanne. La cage d'armatures avant le coulage du béton.
© Olivier Vogelsang

La cage d’armatures, avant le coulage du béton. Le lendemain, le béton sera lavé au karcher pour le rendre rugueux, afin que le revêtement en CFUP adhère mieux.

Après trois mois de travaux, l’ouvrage avance au rythme prévu. La Ville de Lausanne a organisé une visite du pont dont la sécurité et l’étanchéité doivent être renforcées

Depuis trois mois, la réfection du Grand-Pont à Lausanne chamboule les trajets de quelque 25000 de ses utilisateurs à pied, à vélo, en bus ou en voiture. Les travaux devraient se terminer d’ici à fin novembre. «Pour ne pas impacter les fêtes de fin d’année. Ce, pour des enjeux économiques», souligne Patrick Etournaud, chef du Service des routes et de la mobilité.

Pour l’instant, les délais sont tenus. Pour pallier le manque de sécurité et d’étanchéité du pont, ces travaux de fond étaient indispensables. Sans sacrifier à l’esthétique. «Il sera plus beau. C’est aussi le but: mettre en valeur le patrimoine», se réjouit Cyril Gerbino, chef de projet pour la Ville de Lausanne et ingénieur civil, donnant pour exemple la volonté de la mise en valeur de la partie maçonnée et le retour de luminaires à double branche, comme à l’origine.

«Avec la réfection complète du tablier (la partie supérieure du pont), il s’agit de reconstituer une couverture étanche», souligne Cyril Gerbino, en montrant sur le chantier les marques d’un béton dégradé. La partie maçonnée est, elle, nettoyée à coups de jets à haute pression et d’hydrogommage, mais pas touchée dans ses fondations. Des garde-corps conformes aux exigences actuelles seront aussi installés.

Journalistes dans des échafaudages.
Le 11 avril, les représentants des médias étaient invités à visiter le chantier. © Olivier Vogelsang

 

Défis particuliers

La grande gageure de ces travaux réside dans le nombre de fibres optiques, insérées dans le pont, qui alimentent de nombreuses institutions bancaires et de particuliers. Les câbles ont été déplacés des vieilles conduites à de nouvelles sur les 170 mètres de longueur de l’ouvrage. «En cas de dommages, des centaines de milliers de francs étaient en jeu, lance Ivan Richon, chef de chantier de l’entreprise Walo. Le risque était connu. On était préparés.»

La déconstruction tout juste terminée a donc dû se faire minutieusement. Environ 1000 m3 de béton ont été évacués (une centaine de camions), «revalorisés dans des centres de tri pour en faire du béton recyclé», ajoute Ivan Richon. Quid d’éventuelles trouvailles? «On n’a pas retrouvé d’ossements», rigole-t-il. Plus loin sur le pont, Cyril Gerbino montre des restes de supports de rail de tram et d’anciens tubes de cuivre du début du XXe siècle sous la responsabilité de Swisscom qui les revalorisent en revendant le précieux matériau.

Autre particularité de ce chantier: les bordures de rive (côté extérieur du pont) sont fabriquées avec un composite cimentaire fibré ultra-performant (CFUP). «Un élément continu directement coulé sur le chantier. Un petit challenge pour l’entreprise», précise Patrick Etournaud. Le CFUP permettra aussi l’étanchéité du pont et son renforcement structurel.

L’échafaudage est lui-même spécifique, puisqu’il doit combiner les travaux au-dessus du pont et ceux, en dessous, de nettoyage, tout en protégeant le cheminement des piétons et des véhicules entre les arches.

Au cœur de la ville, une passerelle provisoire permet aussi d’admirer le travail d’une vingtaine de maçons au quotidien. «Pour les travailleurs, c’est comme s’ils avaient 10000 chefs de chantier par jour, lâche en souriant Ivan Richon. Tout le monde a un avis! Il y a de quoi se sentir surveillé… Mais on est content de contribuer à ces ouvrages d’art et d’histoire. On s’en souviendra à chaque fois qu’on y passera!»

Filets dans les échafaudages.
Des filets ont été installés sous les arches pour éviter les chutes de matériaux. © Olivier Vogelsang

 

Une longue histoire

Pour mémoire, c’est entre 1839 et 1844 que le Grand-Pont a été construit sous la direction de l’ingénieur cantonal et urbaniste Adrien Pichard, qui mourra avant la fin de l’ouvrage. Celui-ci est baptisé Pont-Neuf, puis pont Pichard, avant de devenir le Grand-Pont. Une double série d’arches le constitue, six inférieures et 19 supérieures. Un pont pour créer des liens dans cette ville si vallonnée. A l’époque, le poète vaudois Jean-Jacques Porchat y dédie même un poème dans lequel il est question d’aplanir les chemins pour que les amoureux puissent se réunir et que les vins de Lavaux trouvent les tables…

De 1872 à 1874, le comblement du Flon fait disparaître la première rangée d’arches, dont certaines sont encore visibles dans le réseau souterrain lausannois. Le pont rétrécit alors de moitié, de 25 à 13 mètres de hauteur. Par contre, il sera élargi deux fois: en 1892, passant de 10 à 12,90 mètres, puis à 15,90 mètres en 1933.

Le chef de projet face aux journalistes.
Le chef de projet de la Ville de Lausanne, Cyril Gerbino, explique les spécificités de ce chantier hors du commun. © Olivier Vogelsang

Une capsule temporelle pour les futurs maçons

D’ici à 100 ans, lors de la prochaine rénovation du Grand-Pont, y aura-t-il un maçon ou un robot pour découvrir la capsule temporelle enfouie sous le tablier? Mystère… Dans tous les cas, une boîte, de 30 cm sur 20 cm, contenant une série d’objets choisis par les habitants et de documents représentatifs de notre époque y sera déposée. La Ville de Lausanne précise: «Destinés aux générations futures qui les découvriraient lors de la prochaine rénovation du pont d’ici à une centaine d’années, ces objets viendront accompagner le programme de législature 2021-2026 ainsi qu'une édition du journal 24 heures.» Sur la page du sondage en ligne, entre autres articles au choix: un autotest Covid, un manga, un téléphone portable, un enregistrement du bruit de la ville, un flacon d’eau du lac Léman ou encore le rapport du GIEC du 4 avril 2022…

Une poutre déposée sur le chantier avec une grue.
Le travail des ouvriers peut être admiré depuis la passerelle piétonne temporaire. © Olivier Vogelsang