De l’alzheimer technologique à notre oubli des senteurs et des abeilles

Promenade estivale de thème en thème jusqu’au cœur de notre époque.
Les abeilles. Il n’est de jour qui ne nous signale les menaces affectant leur survie sur la planète; et de semaine qui ne nous renseigne sur les manœuvres juridiques exercées par les entreprises Bayer ou Monsanto pour tenter d’empêcher la proscription des produits toxiques constituant ces menaces, notamment ceux que l’Union européenne a récemment décidé d’interdire.
Par ailleurs, il y a quelques années, à propos de ces mêmes insectes malmenés, je lisais dans un rapport publié par le Programme des Nations Unies pour l’environnement que «la pollution atmosphérique peut interférer avec [leur] aptitude à trouver des plantes à fleurs, donc des aliments pour se nourrir». Et pourquoi donc? Parce que les senteurs naturelles, qui se diffusaient voici deux siècles dans un rayon supérieur à 800 mètres, ne voyagent plus guère aujourd’hui qu’à 200 mètres au maximum. Trop d’interférences artificielles et de pollutions gazeuses.
C’est alors que j’ai songé, en rapport avec cette paralysie moderne des odeurs, aux mécanismes fondateurs et créateurs de la mémoire humaine. Et que m’est revenue la madeleine de Marcel Proust, évoquée dans A la recherche du temps perdu. «Et bientôt (…) je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait (…) aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. (…) Et tout à coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.»
Ensuite j’ai quitté la mémoire de Proust et son goût de l’Histoire, et je me suis demandé ce qu’il en est aujourd’hui de notre mémoire collective au sein des mégalopoles verticales, à l’ère du tout-enregistrement numérique. Et je suis retombé sur ce paradoxe: nous nous croyons parfaitement équipés dans le domaine du souvenir, mais c’est faux. Le Monde, entre autres organes de presse, s’est d’ailleurs penché voici quelques semestres sur «la rapide obsolescence des supports physiques de stockage, des logiciels et des formats d’enregistrement numérique». En nous annonçant «un vaste alzheimer technologique», une sorte de «Digital Dark Age» aux allures d’«âge sombre du numérique» en référence à l’obscurantisme du Moyen Age, quand la transmission du savoir avait largement dépendu de quelques érudits reclus dans des monastères.
Après quoi j’ai médité quelques instants. Que penser d’une mémoire collective comme celle de notre espèce aujourd’hui, pareillement externalisée par tous les moyens techniques imaginables? Que penser d’une mémoire pareillement mise hors de nos cerveaux, hors de nos comportements et même hors de notre culture aujourd’hui si fortement placée sous le signe de l’«art contemporain» –expression stupide et terroriste, avec ses jurys cooptés chaussés de leurs microlunettes et de leur rhétorique de caste, qui déterminent comme en sport leurs Anquetil et leurs Poulidor indexés selon leur cote marchande?
Plus tard j’ai feuilleté des livres et des archives, et des citations opportunes me sont revenues. «Il semble qu’au milieu d’un temps chargé de plus en plus de mémoire [artificielle], oublier devienne l’urgence absolue», expliquait par exemple le compositeur Pierre Boulez dans son cours au Collège de France publié voici trois lustres environ. «En retenant tout on ne retient rien», enchaîne l’essayiste Emmanuel Hoog dans un ouvrage paru voici neuf ans: «(…) on est dans un présent éternel qui écrase les perspectives historiques et détruit la question de l’avenir.» Ainsi vont les parfums de nos jours, les madeleines et les abeilles, «ces insectes d’or qui volent de fleur en fleur pour en recueillir le nectar et la poudre» (Paul Claudel), tandis que fondent les mémoires et les banquises.