Des Gilets jaunes à Bruno Ganz

C’est de l’âme humaine qu’il s’agit ici, et de sa dynamique contradictoire dans certaines circonstances. Soit celles déterminées par l’ivresse du pouvoir, soit celles apportées par les déploiements de l’art. Je prends d’un côté les Gilets jaunes en France et de l’autre la figure de Bruno Ganz, l’acteur de théâtre et de cinéma qui vient de mourir à Zurich.

Les Gilets jaunes furent sans doute à l’origine un beau mouvement, dicté par une juste colère face à des gouvernants post-aristocratiques imprégnés de mépris pour toute autre caste que la leur. Et par l’angoisse populaire dont ils révélaient l’ampleur sur la scène publique et médiatique.

Puis leur cause s’est autoparasitée au fil des mois. Ce n’est pas que leur nombre ait fléchi de manifestation en manifestation dans les villes de l’Hexagone. Je parle ici plutôt de l’épaisseur intellectuelle, mentale et psychique animant leurs troupes. Depuis quelques semaines en effet, on assiste à la régression prodigieuse de leurs comportements, de leurs perspectives et de leurs mobiles.

Un signe de leur part avait pourtant frappé d’emblée les observateurs un peu distanciés. Ils n’étaient pas réfractaires aux infiltrations suspectes. Ainsi des casseurs avaient-ils tôt rejoint leurs rangs pour muscler le propos tout en se défoulant, ou l’inverse: déjà s’instituait la confusion des genres, avec son lot de voitures incendiées et de magasins pillés.

Puis vinrent les expressions d’une «beaufitude» pesante, avec l’obsession scandaleuse du diesel pollueur et bon marché, les oraisons populistes immédiatement récupérées par Marine Le Pen, les accointances abjectes avec les vice-Premiers ministres préfascistes italiens, et finalement l’agression physique des policiers ou de simples pékins.

Ces dérives devinrent une pratique récurrente sinon la quasi-règle, qui connut un point culminant ce dernier samedi boulevard du Montparnasse, à l’occasion d’une rencontre fortuite entre quelques-uns de ces Gilets saoulés d’eux-mêmes et le philosophe Alain Finkielkraut abondamment couvert d’injures antisémites au «nom de la France». Fin de la boucle.

A l’autre extrémité du possible humain, Bruno Ganz. On aura lu dans la presse internationale, ce dimanche, les prodigieux états de service de cet acteur qui fut le pivot d’œuvres mémorables — allant dans le seul domaine du septième art de La Marquise d’O... d’Eric Rohmer à La Chute d’Oliver Hirschbiegel en passant par Les Ailes du désir de Wim Wenders, Dans la ville blanche d’Alain Tanner ou L’Eternité et un jour de Théo Angelopoulos.

Or ce qui caractérisa Ganz relevait d’une aptitude à «contenir» toutes les prestations définissant l’art du comédien. Il n’avait guère besoin de se surjouer sur la scène des théâtres d’Europe ou sur les plateaux de cinéma, et moins encore d’y surjouer ses rôles.

C’est-à-dire qu’il restait dans cet exercice autant lui-même qu’il devenait les personnages incarnés d’œuvre en œuvre. Une mise en fusion de son «être» et de son «faire» qui le rendait infiniment plus dense et plus efficace que ceux de ses pairs affolés à l’idée de ne jamais en faire assez, comme on dit, et qui se promènent dans leur paysage professionnel ou sur la scène publique comme des fictions caricaturales découplées de leur individu profond.

Ainsi put-on remarquer de Ganz après sa mort, comme fit le conseiller fédéral Alain Berset l’autre jour, que sa propre bienveillance naturelle transparaissait même au moment d’interpréter des figures aussi lourdes que celle d’Adolf Hitler dans La Chute. Tel fut son art de la justesse existentielle que les Gilets jaunes français sont en train de rater somptueusement aujourd’hui.

Ganz ne se sentit qu’une compétence et qu’un devoir, en effet. Ceux consistant à ne rater ni sa pleine condition d’humain, ni sa pleine condition de comédien, et à les conjoindre.

Alors que les Gilets jaunes ne projettent plus guère, dans leurs manifestations du samedi, que leur condition de combattants-clichés. Ils gardent pour eux leurs qualités intimes, qui sont celles probablement de la fraternité réelle et du sens familial, par exemple. Ganz d’une part, donc, et les redevenus sauvages de l’autre.