Diminuer les heures, pas les salaires

Self-scanning dans un supermarché.
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L’automatisation n’a cessé ces dernières années de gagner du terrain. Une évolution qui pose des défis en matière de création de nouveaux postes de travail.

Sociologue suisse, Nicola Cianferoni publie un livre sur les conditions de travail dans la vente à la suite d’une enquête de terrain dans deux grandes entreprises

Travailler dans la grande distribution. La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale? C’est sous ce titre que Nicola Cianferoni, sociologue du travail, post-doctorant à l’Université de Genève et à celle de Neuchâtel, publie une étude issue d’une enquête de terrain menée de 2012 à 2013 dans le canton de Genève, dans neuf magasins de deux grandes entreprises du secteur. Il y décrit les conditions de travail des employés à différents échelons sur la base d’une septantaine d’entretiens.

Le chercheur met en exergue trois phénomènes essentiels qui se renforcent depuis les années 1990. Premièrement, une intensification du travail, générée notamment par la polyvalence liée à la diminution progressive du nombre de salariés. Cette intensification entraîne une usure des corps, entre autres des troubles musculo-squelettiques, comme le problème du tunnel carpien spécifique aux caissières. Deuxièmement, une disponibilité temporelle de plus en plus large, conséquence d’une flexibilisation des horaires, des temps partiels contraints, des horaires irréguliers. Troisièmement, une déqualification liée à l’automatisation, notamment chez les bouchers. Ce processus pressurise les travailleurs qui ne sont ni mieux payés ni récompensés d’une réduction du temps de travail (sans perte de salaire). Au contraire, le chercheur observe une augmentation des heures, notamment pour les cadres. D’où l’interrogation de Nicola Cianferoni: la journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale?


Que répondez-vous à la question que vous posez dans votre titre?

C’est oui. Car le système social atteint bientôt ses limites. Fin du XIXe siècle, début du XXe, le temps de travail diminue fortement, puis plus lentement jusque dans les années 1990. Dans les années 1970-1980, on pensait que le temps de travail était réglé. Mais les tensions croissantes autour de cette question réapparaissent. Le capital n’arrive plus à extorquer de la richesse sur les travailleurs seulement par une hausse de la productivité. Il doit donc leur demander davantage. L’Office fédéral de la statistique indique qu’une diminution légère de quelques minutes s’est encore produite ces dernières années, mais il ne tient pas compte du temps de travail non comptabilisé. Dans mon enquête, j’observe qu’une partie non négligeable des gérants et des chefs d’équipe font des heures supplémentaires gratuitement. J’ai remarqué cela dans d’autres situations comme à La Poste ou dans le secteur bancaire. Le travail est de plus en plus basé sur la tâche à accomplir, au point que le personnel ne prend pas toutes les pauses, ni même parfois les vacances, ou encore qu’il rentre plus tard le soir. A cela s’ajoutent les emplois à temps partiel, souvent sous dotés, et la lecture des e-mails le soir et le week-end.

Dans la grande distribution, vous montrez que l’engagement d’étudiants joue un rôle de régulation…

Oui, les étudiants permettent la régulation des tensions, en travaillant les soirs et les week-ends. Mais cela ne suffit pas à amortir complètement l’extension des horaires. Ils doivent être encadrés par du personnel fixe. Les gérants, les chefs d’équipe forment la vraie valeur d’ajustement. Tout le monde est mis sous pression par les prolongements d’horaires d’ouverture, qui empiètent sur la qualité de vie, la famille... La division sociale et sexuée du travail se renforce. Les caissières sont souvent engagées à temps partiel, parce que celui-ci permet une plus grande flexibilité des horaires. Les fluctuations entre heures négatives et positives sont grandes.

Y aura-t-il encore des caissières à l’avenir, selon vous?

Quand j’ai mené mon étude en 2012-2013, on sentait les prémisses de l’automatisation. En quelques années, le changement est gigantesque. Aujourd’hui, de plus en plus de gens pratiquent le self-scanning ou le self-check-out. C’est un gain de temps pour le client, qui fait lui-même le boulot. Mais le consommateur est aussi un travailleur de plus en plus mis sous pression sur son lieu de travail. Sa journée de travail s’intensifie à tous les niveaux. Reste que, fondamentalement, je ne déplore pas qu’un métier nuisible pour la santé disparaisse. Je ne crois pas qu’on puisse s’opposer à ce processus d’automatisation des emplois peu qualifiés comme les caissières, les facteurs, les guichetiers… Mais comment créer de nouveaux postes intéressants tout en requalifiant des travailleuses et des travailleurs peu qualifiés et usés – physiquement et émotionnellement? Comment diminuer le temps de travail sans baisser les salaires, et en embauchant pour éviter l’intensification? Ces questions interrogent le rapport de force, et les syndicats sont à la peine.

Vous parlez des syndicats qui sont soit exclus des magasins soit coincés par un partenariat social qui ne répond pas aux besoins du personnel… Que faire?

Mon constat est dur, j’avoue. Il ne se limite pas à la vente, ni à la Suisse. Les syndicats doivent redevenir un outil pour les travailleurs. Ils doivent se le réapproprier, mais comment? C’est un problème de société. Il y a aussi la peur intériorisée du travailleur d’être licencié. Sans compter que les luttes demandent beaucoup d’énergie. Avec la norme temporelle néolibérale, les points de repères disparaissent. Il y a moins de temps à disposition pour les activités syndicales et citoyennes. Partout, on assiste à un phénomène d’épuisement. Les congés maladies font encore office de soupapes. Pour l’instant, chacun arrive encore à tenir individuellement, mais jusqu’à quand? Mon hypothèse est que ces tensions conduiront le mouvement ouvrier à se restructurer. Peut-être qu’il le fera autour de cette question du temps de travail.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappé lors de votre enquête?

Ce boucher qui était chargé de fermer les boucheries dans les magasins. Il détruisait son propre métier. Je trouvais ça très violent, lui pas. Il l’acceptait sans résister. Cela m’a fait penser à l’enquête sur Les Chômeurs de Marienthal (Editions de Minuit, 1982). En 1931, la seule usine du village ferme, engendrant une dégradation de la vie sociale. Celles qui tiennent le mieux sont les femmes, car elles gardent une activité structurante: s’occuper des enfants. Les derniers ouvriers payés sont ceux chargés de détruire l’usine…

Que pensez-vous de la victoire dans les urnes à Nyon du personnel de vente, du syndicat Unia et des partis de gauche contre l’extension des horaires?

Les horaires d’ouverture des magasins ont un impact direct sur les conditions de travail.

Une résistance contre l’extension des horaires d’ouverture est donc légitime. La société a tout à gagner en posant des limites à la journée de travail. Cela permet de dégager plus de temps pour produire une richesse sociale qui n’est pas comptabilisée en francs, mais aussi pour favoriser un partage plus égalitaire du travail domestique entre hommes et femmes.

Couverture du livre

Nicola Cianferoni, Travailler dans la grande distribution. La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale?, Editions Seismo, 2019, 215 pp.