Du bonheur au suicide par le bonheur

Le dérèglement climatique est le processus maximalement catastrophique en cours sur la planète. C’est pourtant la notion du bonheur qu’il faut évoquer en parallèle – dans la mesure où ce bonheur, en tout cas tel que les humains le conçoivent et le recherchent, détermine sans doute l’un des pires mécanismes infernaux à l’œuvre de nos jours.

Tout commence bien si l’on retient ce que disait de ce bonheur Leïla Chaibi, l’autre jour, au journal Libération. Pour cette jeune politicienne française, qui vient de rejoindre les rangs du Parlement européen à l’issue des élections organisées en mai dernier, sur la liste de La France insoumise, les «raisons d’être optimiste» sont puissantes. Pourquoi? Parce que, explique-t-elle, «l’aspiration naturelle et universelle des gens au bonheur» reste un moteur essentiel de l’épanouissement personnel et social. Très bien. Nous retrouvons là toute la gauche historique et classique.

Maintenant, lisons Le Bug humain, publié chez Robert Laffont en février de cette année, et dont l’auteur est le Strasbourgeois Sébastien Bohler, un docteur en neurosciences qui est aussi rédacteur en chef de la revue Cerveau & Psycho. S’appuyant sur trois cents études universitaires, Bohler formule cette interrogation cruciale aujourd’hui: pourquoi, alors que nous sommes tous conscients de la menace qui pèse sur notre planète, est-il si difficile d’agir pour le climat?

Sa réponse est simple. Remontant à l’émergence de notre espèce en Afrique, voici 200000 ans, il désigne le «striatum», une partie de notre cerveau comprenant de très nombreux récepteurs à dopamine, puissant neurotransmetteur chargé de valider et de fortifier les actions réputées garantir la survie physique et psychique de l’individu. Actions consistant par exemple à satisfaire son appétit tout en éprouvant une sensation de plaisir et de satisfaction – ce que nous résumons volontiers, dans notre langue, par l’expression «joindre l’utile à l’agréable» ou «l’agréable à l’utile».

Or ce moteur extrêmement puissant de nos actions quotidiennes est resté constamment à l’œuvre en nous au fil des millénaires, sans la moindre évolution. Même si nous avons passé, dans l’intervalle, de la société de survie propre aux âges les plus reculés à nos sociétés modernes frappées d’hyperconsommation compulsive.

Il en résulte que nos neurones chargés d’assurer notre existence ne se sentent jamais rassasiés. Ils réclament non seulement toujours plus de nourriture et de biens, comme il y a 200 000 ans, mais aussi, par exemple, toujours plus de sexualisations diverses, de pouvoir sous toutes ses formes, de prospérité matérielle ou de voyages.

Ainsi recherchons-nous encore et toujours la croissance dans tous les domaines, en déployant une intelligence et des désirs indexés sur l’immédiat exactement tels qu’ils prévalaient dans les forêts ancestrales de l’Afrique. Et non pas, tel est le drame, indexés sur le long terme.

Robert Gifford, professeur de psychologie et d’études environnementales à l’Université de Victoria, au Canada, vient appuyer dans ce sens l’auteur du Bug. Il explique que «notre cerveau s’est développé quand l’humain vivait encore dans la savane, avec l’obligation d’être entièrement concentré sur l’“ici et maintenant”. Nous savons “prévoir” bien sûr, poursuit-il, mais nous revenons souvent par défaut au mode “ici et maintenant” dans notre vie».

Cette vision des choses est confirmée par Wolfram Schultz, professeur en neurosciences à l’Université de Cambridge. Interrogé dans Le Temps du 16 mai dernier, il estime que l’impact positif de nos actions dans le domaine de l’environnement surviendra dans un avenir trop lointain pour nous. «Tous les neurones de la récompense connus enregistrent une valeur moins importante à mesure que l’action entreprise aura un effet bénéfique éloigné dans le futur. Ainsi les centres de la récompense de notre cerveau se concentrent-ils sur des récompenses proches de nous dans le temps, et dévalorisent-ils les bénéfices à long terme».

C’est à ce stade qu’on peut goûter une lecture ultime, celle de Happycratie: comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, paru sous la double plume d’Edgar Cabanas et d’Eva Illouz en automne dernier. Respectivement psychologue et sociologue, ces auteurs dénoncent la notion du bonheur reformatée par la «psychologie positive», et devenue non plus une promesse désirable, mais un secteur lucratif, un outil de management et un leurre politique. Une machine perverse qui détermine tous nos mécanismes de production et de consommation, elle aussi – d’où la canicule qui vient de nous accabler, comme petit exemple anecdotique, et la destruction générale de la planète.