En grève sur les lieux de travail, chez soi et dans l’espace public

Le 22 septembre dernier, 20000 personnes ont manifesté à Berne pour exiger l’application de la Loi sur l’égalité.
© Neil Labrador

Le 22 septembre dernier, 20000 personnes ont manifesté à Berne pour exiger l’application de la Loi sur l’égalité. 

La grève féministe et des femmes* se prépare partout en Suisse. Le 14 janvier, un Manifeste a été publié afin d’appeler à la mobilisation pour davantage d’égalité

Il y a vingt-huit ans, 500000 personnes se mobilisaient lors de la première grève des femmes. Le 14 juin prochain, leur nombre pourrait être encore plus élevé vu la force du mouvement qui demande une fois encore l’égalité, et lutte contre le sexisme et les discriminations. Car si les collectifs de femmes s’inspirent de la grève du 14 juin 1991, ils s’appuient aussi sur le renouveau du féminisme qui s’exprime dans les rues d’Espagne, d’Islande, d’Argentine, de Suisse (quelque 20000 personnes réunies à Berne le 22 septembre) ou d’ailleurs; ou encore via les réseaux sociaux avec notamment le mouvement «#MeToo»qui a libéré la parole des victimes d’agressions et de harcèlements sexuels. Comme le rappelle le Manifeste publié le 14 janvier dernier: «En Suisse, deux femmes par mois meurent sous les coups de leur (ex)partenaire. Une sur cinq subit dans son couple des violences physiques et/ou sexuelles durant sa vie…» 

Le Manifeste dénonce le sexisme, les discriminations, les stéréotypes et les violences, sur le lieu de travail, à la maison ou dans la rue, et relève de surcroît «l’existence d’oppressions spécifiques basées sur l’appartenance de race, de classe ou sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre». 

Pour un vrai partage du temps

Entre autres revendications des Collectifs romands à l’origine du Manifeste: «l’égalité salariale, la reconnaissance et l’égalité dans le travail reproductif et domestique». L’une des exigences est ainsi de «travailler moins pour vivre mieux et pour avoir le temps d’assumer et de partager les responsabilités familiales et sociales». «Nous voulons davantage de congés pendant la vie active, en particulier un congé parental égalitaire et obligatoire», indiquent les militantes. Mais aussi le développement de services publics de qualité, en particulier des structures d’accueil pour les enfants et des infrastructures pour la prise en charge des personnes âgées. «Une autre économie du temps est nécessaire. Nous voulons des salaires égaux et un temps de travail partagé – qui inclut l’emploi rémunéré, le travail éducatif, domestique et les soins aux personnes dépendantes», souligne Michela Bovolenta, pour la Coordination romande, secrétaire centrale du Syndicat des services publics (SSP). «Plus largement, les problèmes socioéconomiques et les violences qui touchent concrètement la vie des femmes proviennent aussi du fait que les profits passent avant les êtres humains.» Dans ce sens, le mouvement est porteur d’une critique du modèle capitaliste qui, en plus de maximiser les profits au détriment de l’être humain, met en péril l’équilibre écologique. 

Un renouveau féministe

Trente-sept ans après le vote inscrivant l’égalité dans la Constitution, 22 ans après l’entrée en vigueur de la Loi sur l’égalité, des femmes de tout âge et de tout milieu se mobilisent pour demander son application, alors que les femmes gagnent toujours moins que leurs homologues masculins et assurent encore les deux tiers du travail domestique. «Certaines femmes militent pour la première fois», souligne Valérie Borloz, pour la Coordination romande, secrétaire de l’Union syndicale vaudoise. «Les différentes générations se retrouvent dans les collectifs, ce qui permet de partager l’histoire des luttes féministes, une histoire que les jeunes connaissent peu», ajoute Michela Bovolenta. Partout sur le terrain, les modalités de la grève se mettent peu à peu en place. «Notre grève sera globale: sur les lieux de travail et à la maison. Elle sera adaptée aux possibilités de chacune: croiser les bras un moment ou toute la journée, déranger au lieu de ranger, occuper l’espace public la journée et la nuit !» indique l’Appel accompagnant le Manifeste.

«A la suite de la demande du SSP, il n’y aura pas d’examen dans les écoles vaudoises le 14 juin prochain. Dans les autres cantons, des démarches similaires sont en cours. Au niveau professionnel, suivant les secteurs, les hommes pourraient être mis à contribution pour offrir un service minimum. Peut-être qu’ailleurs, les travailleuses rejoindront les manifestations le soir. Pour l’heure, ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a un très grand élan et beaucoup d’enthousiasme de femmes qui s’organisent de manière autonome, notamment dans certaines villes ou à l’université, lance Valérie Borloz avec joie. Ce renouveau du féminisme, c’est une nécessité et c’est un bonheur que d’y assister!» 

Quant aux hommes? Michela Bovolenta explique: «La grève n’est pas contre les hommes, mais contre le système patriarcal. Les hommes sont invités à nous soutenir, mais pour une fois derrière nous.»


* Femmes au sens large, soit toute personne qui ne se sent pas homme (ou comme le dit le communiqué: «Toute personne qui n’est pas un homme cisgenre»).

Le Manifeste dans les grandes lignes

Rédigé par les Collectifs romands pour la grève féministe et des femmes, le texte contient 19 points. Résumé

«Parce que nous en avons assez des inégalités salariales et des discriminations dans le monde du travail. Parce que nous voulons des rentes qui nous permettent de vivre dignement. Parce que nous voulons que le travail domestique, éducatif et de soins soit reconnu et partagé, de même que la charge mentale. Parce que nous nous épuisons à travailler, nous voulons réduire le temps de travail.

Parce que le travail éducatif et de soins doit être une préoccupation collective. Parce que nous revendiquons la liberté de nos choix en matière de sexualité et d’identité de genre. Parce que notre corps nous appartient, nous exigeons d’être respectées et libres de nos choix. Parce que nous refusons la violence sexiste, homophobe et transphobe, nous restons debout! Parce que nous voulons que la honte change de camp. Parce que lorsque nous venons d’ailleurs, nous vivons de multiples discriminations. Parce que le droit d’asile est un droit fondamental, nous demandons le droit de rester, lorsque nos vies sont en danger. Parce que l’école est le reflet de la société patriarcale, elle renforce les divisions et les hiérarchies fondées sur le sexe. Parce que nous voulons des cours d’éducation sexuelle qui parlent de notre corps, du plaisir et de la diversité sexuelle. Parce que les espaces relationnels doivent devenir des lieux d’échange et de respect réciproque. Parce que les institutions ont été conçues sur un modèle patriarcal et de classe dans lequel nous n’apparaissons qu’en incise. Parce que nous, actrices culturelles, sommes trop souvent peu considérées et reconnues. Parce que nous vivons dans une société qui véhicule des représentations stéréotypées de “la femmeˮ. Parce que nous sommes solidaires avec les femmes du monde entier. Parce que nous voulons vivre dans une société solidaire sans racisme, sans sexisme, sans homophobie et sans transphobie. Pour toutes ces raisons et d’autres encore, nous ferons grève le14 juin 2019!»


Le Manifeste en entier: grevefeministe2019.ch

Pour participer

Des réunions et des manifestations s’organisent un peu partout en Suisse. Entre autres: 

A Sion, chaque deux semaines, le lundi, un stamm féministe a lieu au Café du Nord (rue du Grand-Pont 33) dès 19h. Prochains rendez-vous le 4 février, puis le 18, etc.

A Lausanne, séance du Collectif de femmes* vaudois : le 7 février à 19h à Pôle Sud (avenue J.-J.-Mercier 14).

A Genève, le 14 de chaque mois, à 12h sur la place Bel-Air, manifestation bruyante pour annoncer la grève des femmes. 

Prochaine séance plénière du Collectif de femmes* genevois: le 7 février à 19h au Sit (rue des Chaudronniers 16).

Unia Genève organise une formation gratuite et ouverte à toutes les femmes (syndiquées ou non) sur les droits des femmes au travail, les protections légales et leur application, le samedi 9 février de 17h à 19h au syndicat (chemin Surinam 5). Cette formation sera aussi l’occasion de discuter de la Grève à venir et de la manière de se mobiliser.

Pour plus d’informations: grevefeministe2019.ch; facebook.com/grevefeministe; ou envoyer un mail au collectif de votre canton: grevefemmesfribourg [at] gmail.comgrevefeministe2019geneve [at] gmail.comgrevefeministeneuchatel [at] gmail.comgrevefemmesvalais [at] gmail.comvaud.grevefeministe [at] gmail.com