En marche vers la grève des femmes!

L’assemblée des délégués du secteur tertiaire d’Unia s’est engagée, le 28 janvier dernier, à soutenir la journée d’actions et de grèves du 14 juin et d’en faire un succès
© Thierry Porchet

L’assemblée des délégués du secteur tertiaire d’Unia s’est engagée, le 28 janvier dernier, à soutenir la journée d’actions et de grèves du 14 juin et d’en faire un succès

L’assemblée des délégués du secteur tertiaire d’Unia s’est engagée, le 28 janvier dernier, à soutenir la journée d’actions et de grèves du 14 juin et d’en faire un succès. Le secteur, qui regroupe des branches largement féminines et à forte précarité, a récompensé quatre militantes pour leur courage et leur engagement.

En avant vers la grève des femmes du 14 juin 2019! Les derniers chiffres de l’Office fédéral de la statistique n’étaient pas encore connus, mais les délégués du tertiaire réunis à Berne le 28 janvier ont clairement affiché leur détermination à en finir avec les inégalités salariales. Avant de débattre de la grève, et de préparer des pancartes pour la photo du jour, derrière une banderole affichant «Les femmes passent à l’offensive», la soixantaine de délégués ont passé en revue les activités du secteur en 2018, ce dernier regroupant le quart des membres d’Unia, dans des branches très féminines telles que l’hôtellerie, la vente ou les soins. 2018 a été une année de luttes, notamment avec la fermeture d’OVS, plus grand licenciement dans le commerce de détail du pays; des grèves, au Cern ou chez Uber; et des avancées telles que l’entrée en vigueur de la nouvelle CCT obligatoire pour les shops de stations-service.   

Engagement récompensé

Pour la 2e année consécutive, l’assemblée a remis son «Prix Engagement» destiné à rendre hommage au courage de militants luttant dans un secteur où il est encore considéré comme anormal de se syndiquer. «Ce prix veut montrer que ça vaut la peine de se battre pour obtenir des résultats concrets, pour avoir des droits. Et même si on ne gagne pas, la lutte permet de garder sa dignité», a relevé Vania Alleva, présidente d’Unia. Le prix a été décerné à quatre femmes: Alessandra, nettoyeuse portugaise, qui a osé dénoncer, à visage découvert dans le Blick l’été dernier, les conditions de travail misérables dans les établissements hôteliers de Zurich; à Silvia, membre active du groupe des badanti au Tessin, ces femmes travaillant au domicile de personnes âgées ou malade ; et à Françoise et Maria, couturières dans un magasin de luxe, réclamant devant la justice l’égalité salariale.

Revenant sur la lenteur des avancées des droits des femmes en Suisse (droit de vote, droit à l’avortement, au congé maternité), Yolande Peisl-Gaillet a lancé la discussion sur les immenses lacunes en matière d’égalité hommes-femmes. Outre l’inégalité salariale (-20%) et à la retraite (-37%), les femmes effectuent toujours le plus grand nombre d’heures dans le travail non-rémunéré, et le partage du travail salarié reste encore très inégal, avec plus de 80% des hommes actifs à plein temps contre 12 à 19% des femmes selon l’âge des enfants. «Pas étonnant que la précarité touche avant tout les femmes», souligne la syndicaliste, membre de la direction du secteur tertiaire, avant de pointer la sous-représentation féminine chez les cadres et en politique. Ainsi que la violence domestique: «Entre 2015 et 2017, deux femmes par mois sont mortes sous les coups de leur partenaire ou ex-partenaire.»

«L’égalité des droits et des chances, c’est notre combat»

Face à cette situation, et rappelant que «chaque acquis a été gagné de haute lutte», Yolande Peisl-Gaillet a résumé l’exigence d’Unia, reprise dans une résolution adoptée par l’assemblée: «Nous revendiquons plus de salaire, plus de temps et du respect pour faire cesser la précarité, le stress et le sexisme». A cet effet, la résolution demande: la rémunération du travail à sa juste valeur, sans distinction de genre; des conditions de travail sûres et stables pour toutes et tous; une véritable égalité des chances; la reconnaissance du travail éducatif et de care; la tolérance zéro en matière de harcèlement et de sexisme.

Les délégués s’engagent aussi pour la préparation de la grève des femmes/grève féministe du 14 juin, qu’ils soutiennent «avec force». Une mobilisation prioritaire pour toute l’organisation, a précisé la syndicaliste. Unia va se battre pour qu’il y ait un maximum d’actions dans et autour des entreprises lors de cette journée, et pour une participation massive aux manifestations régionales. «L’égalité des droits et l’égalité des chances pour toutes et tous, c’est notre combat. Il s’agit de mobiliser et de sensibiliser dans les entreprises, de contribuer à l’évolution de la société», a ajouté Yolande Peisl-Gaillet. Elle appelle à ce que les actions dans les entreprises soient «féminines et soutenues par les hommes». Des actions pouvant se décliner en pauses prolongées, arrêts de travail ou par le port d’un signe distinctif.

«Nous avons réussi à nous rendre visibles»

Silvia Dragoi est Roumaine. Cela fait presque 10 ans qu’elle vit au Tessin, où elle s’occupe de personnes âgées à domicile, partageant leur vie 24 heures sur 24. Elle est une badante, et en est fière, même si le mot (venant du verbe italien badare, soit prendre soin de quelqu’un) est peu apprécié dans le personnel de la santé. Avec ses consœurs, venues de l’Est comme elle, ou d’Afrique, du Mexique, d’Italie ou de Suisse, elle anime un groupe syndical très actif dans le canton. Le groupe des badanti.

En 2012, après avoir lutté pour obtenir un permis de travail, Silvia a adhéré à Unia. «Syndiquée dans mon pays, c’était normal que je recherche aussi un syndicat ici. Et Unia a été le seul à s’intéresser à nous», raconte-t-elle. Plusieurs centaines de badanti sont syndiquées à Unia, et une bonne soixantaine est active au Tessin, communiquant avec whatsapp, se réunissant à chaque occasion, à chaque anniversaire loin de leur famille respective, pour braver la solitude vécue de jour comme de nuit auprès d’une personne dépendante.

«Il y a des milliers de badanti en Suisse. Au Tessin, nous nous sommes auto-organisées pour parler de nos conditions de travail. Nous nous battons pour un contrat collectif. Ce contrat, nous en avons absolument besoin, car nous sommes exploitées de manière abusive», relève Silvia. «Nous participons aussi à des stands du syndicat, organisons notre 1er Mai, la Journée contre le racisme. Nous souhaitons nous montrer, dire que l’on existe. Nous récoltons des fonds pour louer les salles et financer notre activité. Nous disposons également d’une maison appartenant à Pro Senectute, où les personnes licenciées peuvent séjourner avant de retrouver un travail. Il existe au Tessin des instituts de placement des badanti, mais les contrats sont irréalistes, de 44 heures par semaine alors que nous travaillons jour et nuit ou de 7h à 23h.»

Silvia a été enseignante pendant 30 ans dans son pays, où rentes et salaires ne permettent pas de vivre. Elle a un diplôme d’assistante sociale et un master en conseil d’entreprise. Nourrie et logée, elle gagne un salaire net de 2500 francs. Sur lequel elle prélève encore certains frais pour la personne dont elle s’occupe. «J’ai eu trois postes en 13 ans, mes patronnes ont toutes été contentes et m’ont soutenue dans mon combat syndical», raconte celle qui a publié, en 2013, son master sur le stress des badanti dans le Corriere del Ticino.

Du chemin a été parcouru depuis, les badanti sont sorties de l’ombre, les autorités cantonales qu’elles ont rencontrées disent qu’elles ne veulent pas en faire des travailleuses de seconde zone, «mais avec les conditions de travail que nous avons, ce sont les citoyens très âgés dont nous nous occupons qui sont des citoyens de seconde zone», relève Silvia. Elle ajoute qu’un livre* sur les badanti, décliné en spectacle à Bellinzone, a été publié l’an passé et qu’il existe aussi un documentaire** réalisé auparavant.

Quant au «Prix Engagement» d’Unia qu’elle a reçu? «C’est une très belle sensation. Nous avons réussi à nous rendre visibles, à être reconnues. Quand tu travailles chez quelqu’un, tu ne peux pas te faire voir. La lutte est différente qu’ailleurs. C’est cette lutte que nous faisons. J’ai l’impression que c’est le début d’une histoire...»


* «Nataša prende il bus», livre de Sara Rossi Guidicelli, 2018, Ed. Ulivo.

** «Signore badanti», documentaire de Stefano Ferrari, 2015, en ligne sur rsi.ch