Enfant illégal

L’Enfant lézard, Vincenzo Todisco

Dans son dernier roman, L’Enfant lézard, Vincenzo Todisco aborde l’histoire d’un fils de saisonniers vivant en Suisse dans la clandestinité. Un récit saisissant

Du temps des saisonniers, les paroles d’une chanson italienne énonçaient: «La Suisse nous accueille bras fermés.» Ce nous, c’était de la main-d’œuvre, dont la vie devait se résumer à n’être que de la main-d’œuvre. Point barre. Pas des hommes ou des femmes, et encore moins des pères ou des mères. Cette situation a engendré de nombreux drames dont celui des enfants cachés, l’Etat helvétique n’ayant pas autorisé cette catégorie de travailleurs à vivre avec sa progéniture. Cette réalité historique – parfois méconnue – constitue la source d’inspiration du dernier roman de Vincenzo Todisco intitulé L’Enfant lézard. L’enfant lézard, c’est l’enfant clandestin, condamné à l’invisibilité. Dans son environnement, tout devient un danger. Car, il faut éviter de se faire dénoncer. L’enfant lézard a complètement intériorisé sa condition, qui en fait un être à part. Il a appris à se cacher, à épier les moindres pas dans l’immeuble. Progressivement, il se met à ramper, les sens aux aguets, en perpétuel état d’insécurité. Son processus de reptilisation commence. Une souffrance s’inscrit dans le corps, véritables séquelles de la violence légale. Malgré tout, l’enfant lézard explore le monde, scrute les personnes fréquentant son logement. Caché sous le buffet, il observe le comportement du «Padrone», Jakob Dühr, employeur du père. Cet homme – pour qui «seules les affaires comptent» – inspire la crainte. Lorsque son employé s’est cassé la clavicule au travail, la préoccupation la plus saillante de ce chef d’entreprise l’amène à s’exciter devant le blessé afin de savoir quand aura lieu la reprise du travail, et qui va s’occuper désormais du chantier. Au sein de l’habitation, on y trouve aussi un couple de concierges prompts à la délation. Il y a également le «professore», personnalité originale et bienveillante. Entre lui et l’enfant, le contact pourra s’établir, permettant une initiation aux délices de la lecture. De surcroît, le lecteur découvre Emmi, l’amoureuse… Vincenzo Todisco réalise une belle série de portraits en lien avec cet entourage issu des années Schwarzenbach. Il montre une Suisse plurielle, entre ouverture et fermeture, accueil de l’autre et xénophobie. L’écrivain paraît désireux de mettre aussi en évidence la population qui n’a pas cautionné ces mesures indignes. Toutefois, les quelques échanges fraternels de l’histoire ne suffisent pas à combler la solitude du garçon qui se manifeste de plus en plus par des soliloques décousus. L’enfant lézard s’enfonce dans son isolement. Le processus de décrépitude est désormais entamé.

Un scandale longtemps enfoui

Œuvre forte, intense, L’Enfant lézard pose un regard sobre sur une réalité sombre au moyen d’une écriture maîtrisée, factuelle, presque clinique. En ce sens, le récit met bien en évidence les réalités d’un assujettissement à une vie dans le placard, carcan que le lecteur pourra aisément ressentir comme glaçant par son oppression. Lors d’un entretien en vue de cet article, l’auteur explique sa démarche: «C’est comme si j’avais placé une caméra sur l’épaule de l’enfant. Et, à travers cette caméra, on voit tout ce qui se passe dans le roman.» L’histoire est aussi peu personnalisée. Ainsi, l’enfant n’a pas de nom, pas d’âge, et son genre n’apparaît pas d’emblée. Cela permet de mieux éprouver l’inhumanité qu’il subit: la négation de son droit à l’existence sociale. Par ailleurs, le lecteur découvre peu d’éléments contextuels, qu’ils soient relatifs au lieu ou à l’époque. Vincenzo Todisco clarifie ses desseins à ce sujet: «Mon intention était de raconter une histoire universelle d’un enfant vivant une expérience qu’il ne devrait pas vivre.» Il ajoute que le thème demeure toujours actuel, ici ou ailleurs, et évoque la problématique des sans-papiers. Cette contemporanéité de l’œuvre permet de comprendre l’écho qu’elle suscite en nous et parmi le public de toutes les régions linguistiques de Suisse, l’ouvrage ayant paru aussi en allemand et en italien. En outre, ce récit a pu favoriser, en Suisse alémanique, une certaine libération de la parole de personnes ayant partagé le vécu traumatique relaté dans cette histoire. Après le scandale helvétique des enfants placés qui a mis sur la place publique le sort de vies arrachées à leurs parents et en proie à la maltraitance, Vincenzo Todisco porte notre regard, à travers son œuvre, sur le destin des enfants cachés. Des turpitudes longtemps enfouies mais qui ont été saisies, à présent, avec maestria par la plume d’un grand écrivain. K

L’Enfant lézard, Vincenzo Todisco, Editions Zoé, 202 pages.