Ensemble, pour une Europe sociale et contre le nationalisme

Participants attentifs
©Thierry Porchet

Une centaine de personnes ont participé à la rencontre rythmée par plusieurs exposés et les interventions d’auditeurs.

La 13e Journée d’Olten a été consacrée à la recherche de solutions pour contrer la montée du nationalisme en Europe et renforcer les droits des salariés. Temps forts

Comment combattre les inégalités et faire face à la montée de l’extrême droite? De quelle manière lutter contre les attaques sur les salaires et les conditions de travail? Quelles solidarités construire entre les syndicats en Europe? Voilà les principales questions qui ont été débattues le 23 février dernier à l’occasion de la 13e Journée d’Olten qui a réuni une centaine de participants. Des assises rythmées par les exposés de trois orateurs d’Allemagne, d’Autriche et de Belgique. Avec, en toile de fond, la problématique de la signature de l’accord-cadre entre l’UE et la Suisse qui vise à affaiblir les mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes.

Première intervenante, Vania Alleva, présidente d’Unia, vice-présidente de l’Union syndicale suisse, a ouvert la rencontre avec une page d’histoire. Elle a rappelé la situation prévalant entre 1930 et 1990, au temps des contingents et du protectionnisme; et orienté son exposé sur les leçons à tirer de cette «expérience catastrophique», à l’origine de scissions entre travailleurs. «Les contingents et la discrimination entraînent une désolidarisation et des tensions entre salariés... Le statut de saisonnier a abouti à des conditions inhumaines et à une exploitation sans limites.» Concurrence accrue sur le marché du travail, jobs au noir, éclosion de sans-papiers, écarts de revenus liés au statut des uns et des autres, affaiblissement général des droits des travailleurs... Autant d’éléments qui ont créé un terreau favorable à la xénophobie sans que la politique des contingents protège le marché de l’emploi. «Les flux migratoires ont toujours été dictés par la conjoncture. En revanche, cette politique a porté préjudice aux salaires», a relevé Vania Alleva, statistiques à l’appui. Une époque où les syndicats ont aussi perdu du poids, divisés sur la nécessité de défendre l’ensemble de la classe laborieuse. De quoi rappeler l’importance d’organiser tous les travailleurs, indifféremment de leur provenance.

Pas de compromis possible

Concernant la question de la libre circulation des personnes et les mesures d’accompagnement, la présidente d’Unia a insisté sur leur nature indissociable. «Sans ces dernières, la pression salariale serait nettement pire. Ailleurs, les rémunérations s’effritent...» Et de chiffrer qu’en 1999, on comptait 29 CCT de force obligatoire couvrant 330000 personnes contre, en 2016, 76 avec 850000 assujettis. Pour la responsable syndicale, ces dispositions constituent un bouclier de protection efficace des salaires face à la concurrence capitaliste, la maximalisation du profit desquelles résultent précarisation des emplois, pressions salariales, chômage. Phénomènes qui ne sont pas provoqués par la migration. «Elles doivent toutefois être renforcées au risque de nouvelles initiatives xénophobes», a prévenu Vania Alleva rappelant qu’en l’an 2000, les accords bilatéraux, assortis de ce filet de sécurité, avaient obtenu le soutien de 67,2% de la population. Les extensions des accords suivantes avaient aussi été acceptées avant que l’initiative de l’UDC dite contre l’immigration de masse ne freine, en 2014, le processus, en l’absence d’amélioration des mesures d’accompagnement. «Si les promesses ne sont pas tenues, l’isolement sera privilégié. Aujourd’hui, on se trouve à un tournant: le Palais fédéral est à l’écoute des sirènes néo-libérales. Les mesures d’accompagnement sont bradées.» Inacceptable pour les syndicats alors que l’UDC s’oppose elle aussi à l’accord-cadre, mais pour des raisons totalement différentes. «Ses motifs sont nationalistes. Sa position, tactique. L’UDC a toujours estimé que ces dispositions se révélaient contraires à la liberté économique. Et mené campagne contre les CCT», a rappelé la présidente d’Unia et de souligner: «On ne se trouve pas dans un conflit entre la Suisse et l’UE. L’enjeu porte sur la primauté de la liberté d’entreprendre sur les droits des travailleurs. Avec les syndicats européens, nous défendons une posture commune: A travail égal, salaire égal sur un même lieu de travail. Rien à voir avec l’isolationnisme nationaliste. Nous sommes fiers d’être le syndicat de tous les travailleurs. Nous nous battons pour un même traitement entre tous. Nous disons oui aux traités bilatéraux. Mais la libre circulation et les mesures d’accompagnement sont indissociables. Aucun compromis n’est possible.»

 

Virage à l’extrême droite, aussi dans les rangs syndicaux

La sociologue Sophie Bose, chercheuse à l’Université d’Iéna en Allemagne, a présenté le résultat d’une étude intitulée «Populisme de droite: de la colère contre le “système” au lieu de la solidarité syndicale?»

portrait de Sophie Bose«Les forces populistes de droite connaissent un succès supérieur à la moyenne chez les salariés et les syndicalistes, surtout chez les hommes... Le parti d’extrême droite AFD, Alternative pour l’Allemagne, fondé en 2013, a par exemple recueilli, aux élections fédérales de septembre 2017, 21% des voix auprès des ouvriers, 15% auprès des membres des syndicats (à titre de comparaison, l’AFD a obtenu 12,6% de tous les suffrages).» Pourquoi ce type d’orientation rencontre-t-il l’adhésion croissante de travailleurs? Afin de comprendre le phénomène, la sociologue Sophie Bose a mené une étude qualitative auprès de permanents syndicaux, de représentants de comités d’entreprise et de la jeunesse pro et anti-AFD et de Pegida, mouvement anti-islam. Ce «forage» en profondeur s’est déroulé dans le Land de la Saxe, à l’est de l’Allemagne, dans le contexte syndical d’IG Metall. S’il n’est pas nouveau de voir l’extrême droite se profiler dans les masses laborieuses, a précisé d’emblée Sophie Bose, le noyau actif syndical y résistait jusqu’alors. «Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On assiste à une désinhibition. On glisse de plus en plus à droite, aussi dans les comités d’entreprise», a relevé en substance la chercheuse avant de partager les principales conclusions de l’enquête.

Amertume et bouc émissaire

«Les ouvriers pensent que leur situation ne peut pas s’améliorer. En dépit du regain économique, ils estiment ne pas y participer. Ne pas être pris au sérieux. Ils ressentent de la frustration. Pour eux, être allemand devrait rimer avec le droit de bénéficier d’une bonne vie. Et ils en sont privés.» Une appréciation qui trouve un écho dans la réalité, la République fédérale d’Allemagne étant désignée par les économistes libéraux comme l’un «des pays les plus inégalitaires du monde industrialisé». Près de trente ans après la réunification du pays, l’Est reste en effet à la traîne avec des salaires en moyenne 19% plus bas qu’à l’Ouest et des conditions de travail souvent moins bonnes. Les habitants de cette partie de l’Etat sont aussi sous-représentés dans les médias, la culture, la formation, le public... Le sentiment d’être hors de la «normalité» génère la rancœur des ouvriers. «Je gagne 1600 euros brut... Je ne peux en vivre. Ne suis-je pas un Allemand?... Comme toujours: l’Allemand de l’Est peut survivre. Celui de l’Ouest, lui, ne se lèverait même pas pour cet argent.» Amertume et mécanisme du bouc émissaire. «Plus l’espoir de gagner dans les luttes de répartition entre les riches et les pauvres est faible, plus les ouvriers ont tendance à transposer ce conflit entre indigènes performants et intrus prétendument réticents au travail et ne pouvant être intégrés dans la culture», a poursuivi l’oratrice. L’impression que le gouvernement ne ménage pas les ouvriers, que ces derniers doivent payer pour les réfugiés recevant tout de leur côté a été soulignée. Dans ce contexte, selon les interviewés, les forces populistes de droite exprimeraient les indignations et les volontés du peuple.

Amener les salariés à discuter

«Ce ne sont pas tous des nazis. Mais ils estiment devoir se défendre contre le système. Les inégalités sont aussi expliquées par les théories du complot, plus simples pour désigner des coupables clairs dans des processus sociaux complexes. Le populisme de droite se présente comme un mouvement pour davantage de démocratie. Mais il réduit la démocratie à un principe formel de majorité et repose sur un concept ethnique du peuple.» Dans son sillage, s’inscrit souvent une légitimation de l’utilisation de la violence et le droit de se défendre contre les réfugiés. Aussi, estime-t-on compatible d’être actif dans un syndicat et en même temps dans Pegida. «Les comités d’entreprise de droite ne veulent pas attirer l’attention au sein de l’entreprise. Mais ils n’ont plus le sentiment d’être des outsiders... Dans certains comités comme au sein de personnels, les membres de Pegida ou de formations comparables sont majoritaires.» Pour les militants syndicaux interrogés, IG Metall fait du bon travail, mais il ne doit pas se positionner politiquement. Son rôle doit se limiter à la défense des droits des travailleurs. «Les syndicats ne recueillent pas la colère et les déceptions.» Comment dès lors traiter le développement de ces glissements à droite dans les syndicats? Deux positions se dessinent. L’une juge les orientations de ce type contraires avec les principes syndicaux – les organisations de travailleurs qui ont toutefois pris des positions claires en ce sens ont généré des départs. L’autre suggère de ne pas exclure les partisans de droites dures, mais de promouvoir une vision démocratique du monde. «Un positionnement tranché durcit les fronts sans résoudre le problème. Peut-être faut-il combiner les deux opinions. Mais où mettre les frontières? Séparer les convictions politiques et le travail syndical? Il faut y réfléchir. Trouver un chemin pour le futur. Amener les salariés à discuter malgré des visions divergentes du monde.»

 

Exploitation des travailleurs détachés intolérable

Responsable des questions internationales pour le syndicat autrichien Construction et Bois, Christian Fölzer a présenté les mesures de protection des salaires adoptées dans son pays

portrait de Christian FölzerChaque jour, 8000 frontaliers de Slovénie et de Croatie traversent la frontière autrichienne, 18000 arrivent de Hongrie... De par sa situation géographique, l’Autriche est directement concernée par la présence de travailleurs détachés. Avec de graves problèmes de dumping à la clé, en particulier dans le Burgenland. «Le taux de sous-enchère salariale dans les entreprises étrangères s’est élevé à 46,5% en 2018, avec des écarts de revenu de 1 à 10», a chiffré Christian Fölzer, responsable des questions internationales pour le syndicat autrichien Construction et Bois (GBH). De quoi donner l’ampleur de la problématique. «Nous ne nous opposons pas à l’arrivée de cette main-d’œuvre. Mais il nous faut trouver des solutions socialo-compatibles. Le salaire moyen en Autriche se monte à 3000 euros. Les travailleurs détachés sur les chantiers redonnent la moitié de leur revenu à l’employeur dès qu’ils quittent le pays. Cette exploitation est intolérable», a dénoncé le syndicaliste soulignant encore, à titre d’exemple, qu’un Roumain gagnant 300 euros dans son pays se satisfait d’en toucher 1500 en Autriche. Christian Fölzer a aussi abordé la question de la hausse des cas de fraude sociale passant, entre 2015 et 2018, de 27 à 46% des entreprises. Dans certaines provinces, comme la Styrie, elle grimpe même jusqu’à 81%! «Nous voulons davantage d’inspections!»

Le 25 septembre 2017, GBH a déposé un recours auprès de la Commission européenne pour dénoncer la mise en péril de normes sociales dans la branche du bâtiment et la couverture sociale insuffisante des travailleurs détachés. La Commission a répondu qu’elle s’efforçait d’égaliser ces standards et installerait un Bureau du travail à cet effet... «Le problème a été soulevé plusieurs fois à Bruxelles. Les résultats ne sont pas à la hauteur de nos attentes. Nous refusons un nivellement par le bas.» Les distorsions sociales dues à la législation slovène ont en outre fait l’objet, le 1er février dernier, d’un recours. La différence de coût des charges sociales des entreprises détachant des travailleurs de Slovénie ou d’Autriche se montant respectivement à 16,1% contre 21,48% du salaire minimum. «Un natif coûte plus cher qu’un Slovène. Contreproductif pour l’économie.» Dans ce contexte, le syndicat s’est interrogé: «Vaut-il mieux dénoncer cette situation avec la droite au pouvoir ou trouver des solutions?» GBH a pris le parti de continuer à alerter l’UE et de renseigner et accompagner les salariés. De faire du recrutement. «Nous avons engagé du personnel bilingue dans ce but. Nous diffusons des informations aux frontières. Nous avons beaucoup de pain sur la planche. La démarche est coûteuse mais elle en vaut la peine. Une concurrence équitable est possible si les travailleurs – d’où qu’ils viennent – connaissent leurs droits.»

 

«Nous ne lâcherons rien»

Président de la Confédération européenne syndicale, Rudy De Leeuw a exprimé son soutien au combat mené par Unia pour le maintien des mesures d’accompagnement

Portrait de Rudy De Leeuw«Défendez vos mesures d’accompagnement bec et ongles. Ce sont des outils très efficaces pour contrecarrer le dumping. Nous vous soutenons», a déclaré Rudy De Leeuw, président de la Confédération européenne syndicale (CES), forte de 45 millions de membres. L’homme a souligné l’importance d’organiser la solidarité à l’échelle du continent et de tirer l’ensemble des revenus vers le haut. «Depuis sa création, la CES se bat pour une Europe plus sociale.» Avec des succès à la clé. Rudy De Leeuw a cité l’exemple de Ryanair qui a finalement dû payer des salaires correspondants à la pratique des pays où travaillaient ses collaborateurs. Plus question donc de s’aligner sur les rémunérations versées en Irlande où se trouve le siège de la compagnie d’aviation. «Parfaitement illégal», a commenté le responsable de la CES avant de mentionner une autre lutte contre la sous-enchère menée en Belgique par le syndicat des transports. Avec des chauffeurs de Slovénie, Bulgarie... payés 500 euros par mois, contraints souvent de vivre dans leur camion. «La justice belge examine aujourd’hui le dossier. Elle a déjà saisi 19 camions.» Et Rudy De Leeuw d’insister sur la nécessité de maintenir le filet de sécurité helvétique contre le dumping. «A travail égal, salaire égal sur un même lieu de travail!», a-t-il martelé relevant qu’un pas dans la bonne direction avait été fait avec la révision de la directive relative aux travailleurs détachés. «Mais la situation n’est de loin pas encore idéale.» L’orateur a également informé l’assemblée de la campagne menée pour l’augmentation des salaires dans l’UE. «Au cours de ces seize dernières années, si ces hausses avaient été alignées à la productivité, elles auraient quadruplé!... Dans dix pays de l’Union, le salaire minimum se situe en dessous du seuil de pauvreté.» Harmoniser les revenus, mais aussi combler les écarts entre ceux des hommes et ceux des femmes, payées toujours 17% de moins. Les recettes de la CES? La promotion de la négociation collective. Objectif majeur alors qu’une période clé se profile fin mai avec des élections européennes qui seront décisives pour les travailleurs. «Nous restons convaincus qu’une Europe plus juste est possible.» Et Rudy De Leeuw de fustiger au passage les populismes de droite, ne résolvant en rien les problèmes actuels. Et de citer entre autres la politique du Premier ministre hongrois Viktor Orbán autorisant 400 heures supplémentaires annuellement, payables dans les trois ans... «Avec des entreprises qui seront alors déjà peut-être en faillite. Une flexibilité aveugle.» Ou l’Autriche, favorable à la semaine de 60 heures combattue par les syndicats... «Les mois à venir sont cruciaux pour notre avenir commun... Nous ne lâcherons rien.»

 

«La question des classes doit redevenir déterminante»

Portrait de Pierre-Yves MaillardLe conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, qui présidera l’Union syndicale suisse dès le mois de mai, a clôturé les assises par une brève conclusion sur les exposés et les contenus des ateliers. Il a rappelé que le combat opposant les droits sociaux à la liberté du commerce se perpétuait depuis des lustres, exemple à l’appui. «Avec l’accord-cadre, c’est pareil...» Concernant la question de la tentation populiste, il a précisé ne pas aimer ce terme. «Le peuple, c’est nous. C’est nous leurs représentants historiques.»

Les pressions sur les salaires et les rentes, la libéralisation des services publics, le chômage des jeunes, les baisses des retraites... Autant d’éléments susceptibles d’entraîner les victimes de ces tendances vers les démagogues. Pour éviter que des travailleurs se laissent séduire par les sirènes des partis d’extrême droite, Pierre-Yves Maillard a estimé que la question des classes devait redevenir déterminante. Et de rappeler: «Nous ne sommes pas contre l’UE, mais pas non plus pour à n’importe quel prix... Nos combats portent sur la justice sociale et fiscale.»

Le futur président de l’USS a terminé son allocution en insistant sur la nécessité de cultiver le contact. Le lien. «Nous devons mettre ensemble les personnes. Développer la solidarité. Le racisme est une invention culturelle.»