Ethique élastique...

Le caoutchouc de la misère. Des communautés chassées de leurs terres coutumières dont dépendait pourtant leur survie, des forêts sacrées et des cimetières détruits, de l’eau contaminée par des pesticides, aux dires d’indigènes, signalant également les violences sexuelles exercées à l’encontre de femmes, sans oublier les menaces pesant sur des défenseurs des droits humains... L’extension de plantations de caoutchouc du groupe luxembourgeois Socfin au centre du Libéria a largement appauvri et dégradé l’existence de populations locales, comme le révèle un récent rapport de Pain pour le prochain. Les propos d’un agriculteur de Gbanfein, rapportés par l’ONG, résument la situation: «Lorsque cette entreprise est arrivée, on nous a dit qu’elle allait changer nos vies; nous l’avons donc acceptée. Nous l’avons considérée comme une entreprise-mère, car nous pensions qu’elle serait une bénédiction pour nous. Nous ne savions pas en fait qu’elle ferait de nos vies un enfer.» Une situation cauchemardesque qui engage aussi la responsabilité de sociétés suisses, dénonce l’organisation humanitaire.

Ramifications helvétiques. Selon Pain pour le prochain, deux entités suisses basées à Fribourg, la société de négoce de caoutchouc Sogescol et celle de Socfinco, chargée de la gestion des plantations, entretiennent d’étroites relations d’affaires avec les entreprises exploitantes accusées de violations des droits humains. Ces dernières, Salala Rubber Corporation (SRC) et Liberian Agricultural Company (LAC), appartiennent à la société luxembourgeoise Socfin qui commercialise la matière naturelle par le biais de sa filiale helvétique. Cette situation l’oblige, selon les Principes directeurs des Nations Unies, à un devoir de diligence. En clair, les structures suisses devraient s’assurer que les activités de SRC et LAC ne nuisent pas aux populations. Mission ignorée à ce jour. Aussi, l’ONG et d’autres de ses partenaires ont mené le 28 mai dernier une action devant les succursales fribourgeoises, brandissant des banderoles imprimées d’un «Socfin, on t’observe». La veille, l’ONG Green Advocates, qui travaille également avec Pain pour le prochain, a réclamé des comptes à la Société financière internationale qui avait prêté dix millions de dollars américains à la SRC en vue de l’élargissement de ses cultures d’hévéas. Elle a exigé l’ouverture d’une enquête et réparation pour les personnes lésées.

La nécessité de légiférer. Cette situation plaide, une fois de plus, en faveur de l’acceptation de l’initiative pour des multinationales responsables, actuellement en discussion au Parlement. Un projet qui vise à édicter des normes contraignantes pour les entreprises et sur lequel la population sera appelée à se prononcer l’an prochain avec le but d’ancrer dans la Constitution l’obligation pour les sociétés de respecter les droits humains et environnementaux sur toute leur chaîne de production. Miser sur la seule bonne volonté des multinationales relève clairement de la gageure. Comme le montre une nouvelle fois l’exemple de Socfin et de ses succursales à l’éthique pour le moins élastique à l’égard des fournisseurs...