Fumer tue plus en Afrique

un fumeur
© Louis Witter – Hans Lucas

Une dose plus élevée de nicotine augmente considérablement l’addiction. D’ici à 2025, la proportion de fumeurs en Afrique, actuellement 6,5% de la population, pourrait exploser.

Une enquête primée par Public Eye révèle que les cigarettes suisses exportées en Afrique sont plus toxiques et addictives que celles fumées en Europe

Pour les fumeurs étrangers, griller des cigarettes Made in Switzerland est un gage de qualité. Elles seraient meilleures que les autres. L’enquête de la journaliste Marie Maurisse, qui a reçu le prix d’investigation de Public Eye pour son travail, prouve exactement le contraire. De fait, après avoir mené des tests en laboratoire, il s’avère que les cigarettes fabriquées en Suisse et vendues au Maroc, qui en a importé 2900 tonnes en 2017, sont plus fortes, plus nocives et plus toxiques que celles vendues en Suisse ou en France.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Pour chacun des trois paramètres testés, à savoir la nicotine, le goudron et le monoxyde de carbone, la quasi-totalité des cigarettes produites en Suisse et consommées au Maroc enregistrent une teneur supérieure à celle observée dans les cigarettes suisses et françaises. Par exemple, un échantillon de la marque Winston comporte plus de 16,31 milligrammes de particules totales par cigarette, contre 10,5 pour des Winston Classic achetées à Lausanne. Pour la nicotine, la différence entre les cigarettes commercialisées au Maroc et en Suisse est particulièrement frappante: 1,28 milligramme par cigarette pour des Camel «Swiss made» vendues au Maroc contre à peine 0,75 milligramme pour des Camel Filters vendues en Suisse. Pour le monoxyde de carbone, qui a pour effet de réduire la quantité d’oxygène circulant dans le sang, les valeurs sont aussi très différentes selon qu’on fume une Winston Blue au Maroc (9,62 milligrammes par cigarette) ou en Suisse (5,45 milligrammes).

Deux poids, deux mesures

En Suisse, comme en Europe, les autorités ont pourtant instauré la norme du 10-1-10, soit 10 milligrammes de goudron, 1 milligramme de nicotine et 10 milligrammes de monoxyde de carbone maximum par cigarette vendue sur ces deux marchés. Des règles que les trois géants du tabac basés en Suisse, Philip Morris International, British American Tobacco et Japan Tobacco International, ne semblent pas appliquer pour leurs clopes vouées à l’exportation. Mais il y a plus grave encore, souligne l’enquête: «Dans certains cas, les taux mesurés par les scientifiques romands sont supérieurs à ceux affichés par les marques sur leurs paquets. C’est particulièrement le cas des valeurs de nicotine contenue dans les cigarettes marocaines: les Winston en renferment près de 1,5 milligramme, alors qu’elles affichent le chiffre de 1.»

Mis au pied du mur par la journaliste, les cigarettiers refusent de s’expliquer, bottent en touche, font diversion ou prétendent encore que les «consommateurs du monde entier ont des préférences différentes» et que, sur cette base, «le tabac est sélectionné selon les mélanges spécifiques et les grades de feuille pour maintenir la consistance et les carctéristiques de chaque marque».

Épidémie à venir

Pour les spécialistes du tabac, la manœuvre est loin d’être anodine: une dose plus élevée de nicotine augmente considérablement l’addiction, et donc la toxicité. Du pain bénit pour les industriels? Alors qu’en Europe, la vente de cigarettes baisse (-38% en France en 20 ans), l’Afrique représente une potentielle poule aux œufs d’or pour les fabricants de Camel, Winston et autres Marlboro, et le Maroc, une formidable porte d’entrée vers ces marchés. En effet, selon l’OMS, il y aurait actuellement 77 millions de fumeurs en Afrique, soit 6,5% de la population. Une proportion qui pourrait exploser d’ici à 2025 et faire du continent celui qui abrite le plus de fumeurs. Une véritable «épidémie» à venir, qui pourrait tuer deux fois plus en Afrique d’ici à 2030.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur: https://publiceye.ch/fr/