Gaffe, v’là le travail intelligent!

Hou, là, le coup de vieux qu’il s’était pris, l’ancien commandant de bataillon cycliste présentement secrétaire général de la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée), Ruedi Saurer. Le sentiment d’être à Briançon alors que les autres sont au Galibier, pour rester dans le vélo. On venait en effet de lui apprendre qu’après le téléphone (smartphone), les villes (smart cities), les réseaux électriques (smart grid), voilà que désormais s’ouvrait l’ère du travail intelligent (smart work). Parce qu’avant, il était un peu con, le travail? On ne l’affirmait pas ouvertement, mais enfin, il était peut-être un peu… rigide, voilà, c’est le mot, rigide.

«Donc il fallait apprendre au travail à devenir intelligent, demanda Ruedi Saurer à l’un de ses conseillers.» «Enfin, pas tout à fait, voyez-vous, monsieur le secrétaire général, c’est plutôt un concept global qui permet aux entreprises de rester compétitives et adaptées à la société numérique.» Compétitives, société numérique: Ruedi Saurer se retrouva en terrain connu. Il se sentit mieux. «Et comment fait-on l’adaptation au…, comment déjà?, “work smartˮ.» «Euh, smart work, monsieur le secrétaire général», le corrigea doucement le conseiller, se souvenant que les lacunes en anglais de Ruedi Saurer avaient été publiquement étalées.

En fait, il s’agissait de mettre intelligemment en œuvre des formes de travail flexibles. Autrement dit un effort continu de flexibilité afin de s’adapter aux changements dans le monde du travail. Ruedi Saurer fut submergé par tant d’intelligence et perclus par tant de flexibilité. Le métier devenait vraiment de plus en plus difficile. Il demanda donc des exemples, pour mieux comprendre.

«Alors, il y avait par exemple Swisscom, où les business developer…» Ruedi Saurer: «Les quoi?» «Euh, les agents commerciaux, monsieur le secrétaire général. Swisscom donc, où les agents commerciaux pouvaient choisir les équipements informatiques de leur choix et travailler où ils voulaient quand ils voulaient, alors qu’il y a dix ans, ils ne pouvaient même pas changer leur fond d’écran. C’est dire l’esclavagisme de cette période honnie. Mais fond d’écran ou pas, il y avait des objectifs à atteindre quotidiennement.» «Aha, fit Ruedi Saurer, alors c’est ça le travail intelligent, changer le fond d’écran et rentrer au bureau quand on veut si tout le travail a été fait?» «Oui, en effet, mais pas seulement, monsieur le secrétaire général. C’est aussi le télétravail et le cloud.» Ruedi Saurer: «Le quoi?» «Euh, le nuage, monsieur le secrétaire général.» «Aha, comme de Gaulle et Malraux?» «Pardon, monsieur le secrétaire général?» «De Gaulle a dit une fois de son ministre de la Culture, André Malraux, connu pour ses développements quelquefois obscurs, que c’était quelqu’un de “nuageux, avec de belles éclairciesˮ. Alors, où elle est, l’éclaircie dans votre clou?» «Cloud, monsieur le secrétaire général, c’est-à-dire l’informatique dans le nuage, ou infonuagique, qui consiste à partager un certain nombre de ressources communes par l’intermédiaire de serveurs distants.» «Combien?» «Pardon, monsieur le secrétaire général?» «Distants de combien?» «Oh, cela peut beaucoup varier, voyez-vous, l’éloignement peut-être très grand, jusqu’en Alaska, par exemple.» «Ah bon, je croyais qu’on travaillait à la maison, avec le télétravail.» «Si, si, mais les données, elles, circulent, monsieur le secrétaire général. Et comme le travailleur ou la travailleuse ne se déplace plus, mais seulement les données, c’est écologique. En plus, les gens travaillent plus, donc la productivité augmente. C’est win-win!» «C’est quoi?» «Gagnant-gagnant, monsieur le secrétaire général.» «Et pas de critiques?» «Oh, monsieur le secrétaire général, bien sûr, il y a toujours quelque universitaire gauchiste pour cracher dans la soupe, prétendre que le télétravail entraîne des risques de suractivité et de sous-activité, qu’il fait pression sur les salariés pour qu’ils soient disponibles jour et nuit, etc. Il y a même un sociologue de l’Université de Genève qui a expliqué que l’entreprise demandait à l’employé d’être autonome dans le cadre qu’elle-même avait préalablement défini et que sa créativité devait se mettre au service des objectifs de l’employeur.» Ruedi Saurer: «Oui, mais ça, c’est normal. Le chef de la famille, c’est l’homme, et la cheffe des objectifs, c’est l’entreprise. Sinon, la productivité file, hein. Même à l’étranger, des fois.» «Tout à fait, monsieur le secrétaire général. Et puis l’avenir, c’est quand même le travail nomade.» «Qu’est-ce que c’est que ça? On va employer des nomades?» «Non, non, monsieur le secrétaire général, juste faire que le travail puisse se dérouler indépendamment du lieu où vous et vos interlocuteurs vous trouvez. Grâce au cloud et à la visioconférence, par exemple. Ainsi, vous pourriez vous trouver sur une plage en Asie et moi ici.» «Aha! Et vous voudriez voir mes souvenirs de vacances en Thaïlande avec mon épouse Claude-Aline en passant par votre nuage en Alaska?»