«Je quitte Unia extrêmement fier du travail accompli»

Pierluigi Fedele
© Neil Labrador

A 45 ans, Pierluigi Fedele veut relever un nouveau défi professionnel. Le secrétaire régional d’Unia Transjurane a été nommé à la tête de l’Association jurassienne d’accueil des migrants (AJAM).

Après dix ans au sein du syndicat, le secrétaire régional d’Unia Transjurane, Pierluigi Fedele, passe le relai

Pierluigi Fedele quitte Unia. Le secrétaire régional d’Unia Transjurane a été nommé à la tête de l’Association jurassienne d’accueil des migrants (AJAM). Le nouveau directeur de l’organisme chargé par le canton du Jura d’organiser l'hébergement, l'accès aux soins et la prise en charge sociale des requérants d’asile prendra ses fonctions début août. Ce technicien en radiologie médicale à l’Hôpital du Jura avait été engagé comme secrétaire régional d’Unia Transjurane en 2008. Il a occupé cette fonction jusqu’à aujourd’hui, avec une parenthèse entre 2013 et 2016 où il a siégé au comité directeur du syndicat à Berne et pris la responsabilité de la branche horlogère et microtechnique du syndicat. La personne qui lui succédera au secrétariat régional sera désignée à la rentrée. Interview.

Pourquoi ce départ d’Unia?

J’ai 45 ans et, si je veux relever de nouveaux défis professionnels et militants, c’était le moment de le faire. J’avoue aussi qu’il y a des changements dans la culture de l’organisation qui ne correspondent pas à mes aspirations. Je dis cela sans amertume aucune, je ne suis pas dans un cadre conflictuel, au contraire, je suis extrêmement fier d’avoir travaillé pour cette organisation, qui m’a beaucoup apporté. Je suis quelqu’un qui vient de la base, j’ai pu, grâce à Unia, développer ma personnalité et mes compétences ces dernières années, cela me permet maintenant d’accéder à des fonctions que je n’aurais pu imaginer il y a dix ans. Je dois beaucoup à cette organisation, que ce soit la structure, mais aussi les militants dans lesquels je continue à me reconnaître. Je reste un fils de prolo, un prolo dans l’âme, c’est quelque chose que je continue à revendiquer haut et fort.

En quoi consistent ces changements dans la culture de l’organisation que vous évoquez?

Il ne s’agit pas de stratégie syndicale, qui a toujours été l’objet de discussions forcenées chez nous et c’est un bien, mais de la culture interne des salariés d’Unia. L’aspect du militantisme est de plus en plus remis en cause, on en revient à un travail comme un autre sans engagement en termes de philosophie et de sacrifices personnels. Je vois clairement la différence entre mon arrivée en 2008 et aujourd’hui, on change d’époque. C’est un constat, je ne porte pas de jugement, mais cela ne me convient plus trop comme manière de faire, j’ai une autre vision de l’engagement.

Quelles sont vos ambitions à la tête de l’AJAM?

J’espère que je pourrai amener autant à l’AJAM que ce que je considère avoir apporté à Unia Transjurane. Les missions de l’AJAM vont être profondément modifiées par la mise en œuvre de la nouvelle Loi sur l’asile. Ce défi va être relevé par des gens qui ont les compétences pour le faire et, d’après ce que je sais, qui ont l’envie de bien faire. J’arrive certes dans un contexte qui a pu être difficile ces derniers mois, mais tout est là pour réussir cette mission.

En tant que directeur, vous allez passer du côté des employeurs…

C’était déjà un peu le cas au comité directeur et au secrétariat régional de Transjurane. Même si on n’aime pas le dire à l’interne, on a aussi un rôle d’employeur avec ses responsabilités, avec toutes les difficultés que l’on peut rencontrer dans cette fonction. Il y a dans cette nouvelle culture d’organisation dont je parlais précédemment une volonté d’horizontalité, mais, à mon avis, que tout le monde décide de tout à n’importe quel moment, cela ne fonctionne pas. S’il existe des échelons hiérarchiques dans notre organisation, ce n’est pas pour embêter le monde, c’est, jusqu’à preuve du contraire, la meilleure façon de pouvoir fonctionner.

Avez-vous des regrets?

Des regrets, j’en ai toujours parce que je considère qu’on peut toujours faire mieux, mais je n’ai pas de remords et pas l’envie de me flageller, je pars serein et fier du travail accompli. Les critiques que j’émets relèvent de l’analyse et non du ressentiment ou de la rancœur. Ma décision a mûri durant plusieurs mois, je ne claque pas la porte du jour au lendemain sur un coup de tête. Je vais rester membre, participer aux manifestations, donner un coup de main si l’occasion se présente et continuer à m’intéresser au mouvement syndical. 

De ce travail accompli, de quoi êtes-vous le plus fier?

Si l’on s’arrête à des dossiers, je peux citer les négociations de la nouvelle Convention collective de travail de l’horlogerie. La fierté n’est pas tant liée au résultat, mais à la délégation syndicale composée de militants et de secrétaires que nous avons constituée. Cela a été pour moi une formidable aventure sur plusieurs mois, avec une réelle implication des gens, de riches échanges, et je pense que j’ai su vraiment fonctionner avec cette équipe… qui a aussi pu fonctionner avec moi, car j’admets que j’ai aussi mon caractère. Bref, ça a bien collé et tout le monde était très fier à la fin de l’œuvre accomplie.

Dans la région, un des éléments importants à mon actif concerne le redéploiement des activités de contrôle du marché du travail par les commissions tripartites et paritaires. Le Jura était alors pointé du doigt. J’ai pu amener celà, en pacifiant aussi les relations avec l’Etat, qui n’étaient pas très chaudes quand je suis arrivé, et à faire du syndicat un acteur écouté.

Le dernier élément dont je suis extrêmement fier est d’être, je crois, apprécié par les militants par ma proximité. Je me suis toujours considéré comme un militant syndical et je pense que les militants se sentent à égalité avec moi.

Et le meilleur souvenir?

C’est d’avoir pu, en tant que chef de délégation, apposer ma signature sur la CCT de l’horlogerie.

La branche horlogère bénéficie d’une bonne reprise, qui ne se répercute toutefois pas sur les salaires.

C’est l’éternel problème, il y a là des luttes encore importantes à mener. Nous avons une divergence fondamentale avec le patronat, qui, dans une pure logique libérale, estime que la politique salariale est une affaire privée. De notre côté, nous sommes dans une logique de partenariat, nous pensons que les salaires doivent relever d’une discussion entre représentants patronaux et syndicaux. La bataille va continuer, car il y a dans l’horlogerie des gens qui sont proches des minima sociaux et de la précarité, ce n’est d’ailleurs par un motif de fierté pour la branche. Plus généralement, dans toutes les branches économiques, la lutte pour la répartition des richesses va rester au cœur du combat syndical.

Comment voyez-vous justement le futur pour le mouvement syndical?

Le mouvement syndical a un rôle à jouer pour faire évoluer les consciences par rapport aux problématiques de la domination du capital à l’origine de toutes les injustices que nous combattons. Par exemple, sur les questions de la fiscalité, avec PF17 et les projets fiscaux cantonaux, les syndicats doivent faire partie des discussions, car l’impact de ces politiques se répercuteront sur les salariés. Le syndicat doit reprendre de manière forte ce rôle d’acteur de la transformation de la société, y compris et peut-être d’autant plus dans cette période extrêmement difficile avec toutes les attaques politiques que nous subissons.

Pierluigi Fedele

Vous avez aussi siégé au comité directeur d’Unia à Berne, quel bilan tirez-vous de cette expérience?

J’ai pu concrètement être des deux côtés, dans la région et à la centrale. Tant qu’elle respecte la diversité régionale, la centralisation de certains processus ne me dérange pas plus que ça si elle amène une plus-value aux régions, qui restent la cellule de travail syndical proche des réalités de terrain et où la vie démocratique avec les militants peut s’élaborer. On devrait, je pense, dépasser les clivages entre les régions et la centrale, qui semblent d’un autre temps et surtout qui ne bénéficient pas beaucoup à la structure, pour entrer dans une logique d’une organisation unique construite en entités régionales, avec une centrale qui fait de la prestation de services et des régions qui font du syndicalisme.

J’ai appris beaucoup de choses de mon parcours au comité directeur, mais si c’était à refaire, je ne me représenterais pas. Je pense que je n’étais pas dans mon cadre naturel pour déployer mes capacités pour l’organisation syndicale.