«Je suis heureuse d’avoir fait d’Unia une force incontournable»

Catherine Laubscher, mégaphone à la main, durant une manifestation.
© Neil Labrador

Catherine Laubscher: "Un autre monde est nécessaire et nous y avons contribué."

Secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel depuis 2009, Catherine Laubscher passe le relais. Interview

Secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel depuis 2009, Catherine Laubscher a passé le témoin à Silvia Locatelli en début d’année. Durant une décennie, cette avocate de formation, qui fut, dans les années 1990, la première déléguée à l’Egalité du canton de Neuchâtel, a incarné le syndicat dans sa région. Elle prendra au mois de juin une retraite bien méritée, le temps de boucler et de transmettre quelques dossiers. En attendant, elle dresse pour L’Evénement syndical un bilan de son action et revient sur quelques luttes.


Pouvez-vous nous rappeler votre parcours syndical?

J’ai participé dès 1995 à mettre en place le «petit Unia», créé par le SIB et la FMTH, pour verdir le désert syndical que formait alors le secteur tertiaire privé. J’y ai été active comme secrétaire centrale durant treize ans pendant lesquels nous avons focalisé nos actions sur la vente et l’hôtellerie-restauration. Il fallait trouver les moyens d’atteindre des salariés précarisés qui ne se sentaient pas concernés et la manière de construire un syndicat qui parlait particulièrement aux femmes. En 2009, j’ai été nommée secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel.

Quels sont les grands événements qui ont marqué votre mandat?

Je suis arrivée avec la crise financière de 2009 et je repars avec la crise du Covid-19… En 2009, nous nous sommes en effet retrouvés en pleine crise, on découvrait les dysfonctionnements du capitalisme flamboyant et arrogant de l’époque, le secteur financier s’écroulait engendrant une grande crise économique. Une immense manifestation a été organisée à Berne en septembre avec pour thème: «Pas question de payer votre crise!» Pour Neuchâtel, nous avons affrété quatorze cars. Je les revois garés au bord du lac, en rang d’oignons, puis roulant à la queue leu leu jusqu’à Berne. C’est le premier gros événement qui m’a marquée. Après, il y a eu les grandes grèves et les mouvements successifs des maçons. Dans le tertiaire, nous avons pu conclure une CCT de force obligatoire pour le personnel de vente de Neuchâtel, qui constitue un pas important pour les conditions de travail d’une frange de la population particulièrement précarisée, surtout dans un canton frontalier comme le nôtre où les risques de dumping sont grands. Il y a eu quelques grèves bien sûr. C’est celle d’EP Systems Aptar en 2013 qui m’a le plus marquée. On s’est retrouvés avec tout le personnel, à l’exception d’une dizaine de cadres, trois jours et trois nuits dans un froid de canard. Nous avons obtenu le doublement du plan social et son attribution à tout le personnel. Je peux citer également la longue et difficile grève à l’Hôpital de la Providence, en 2012-2013, qu’Unia a soutenue.

De tout le travail accompli, de quoi êtes-vous le plus fière?

Je dirais que je suis satisfaite et très reconnaissante d’avoir pu contribuer à redonner à la région une plus grande capacité de mobilisation et compter sur une équipe motivée, qui croit en ce qu’elle fait. La maison fonctionne bien, sans drame. Je suis aussi contente que nous ayons tissé des liens forts avec les autres associations et partis qui s’engagent dans le canton pour plus de justice sociale et d’avoir pu positionner Unia comme une force sociale de gauche incontournable qui lutte pour la défense des travailleurs dans une grande indépendance politique. Un monde plus juste, un autre monde est nécessaire et possible, et nous y avons contribué à notre modeste mesure.

Avez-vous des regrets?

Mon regret, c’est de ne pas avoir pu en faire plus!... Je constate que les employeurs sont toujours plus créatifs et très rapides à trouver de nouvelles formes de rentabilité et d’exploitation des forces de travail, telles que l’ubérisation et la pseudo-indépendance, que nous peinons à réguler. Les règles et le droit prennent du temps à s’adapter, et le monde patronal a toujours un coup d’avance, voire même plusieurs. Il y a aussi la question de l’égalité salariale qui avance trop lentement. Je regrette également de voir que le dialogue social devient toujours plus difficile dans les branches qui n’ont pas de tradition de CCT. Des entreprises s’installent en Suisse parce que la situation sociale est apaisée, mais elles ne participent pas et ne comprennent pas comment fonctionne le partenariat social, elles ont tendance à ne pas vouloir discuter avec les syndicats et, pire encore, arrivent à convaincre leurs collaborateurs que ce n’est pas une nécessité, voire même à prétendre que c’est interdit. En outre, les lieux de décision sont situés de moins en moins dans le canton et en Suisse et de plus en plus souvent à l’étranger, ce qui rend les recherches de solutions compliquées. J’ai toujours dit à nos conseillers d’Etat qu’ils ont un rôle à jouer en rappelant fermement l’importance du partenariat social et les règles du jeu qui prévalent dans notre pays et qui sont l’une des raisons majeures de notre stabilité sociale. Un autre constat de difficulté, c’est de voir qu’il faut de plus en plus d’énergie pour mobiliser les travailleurs. Même quand une entreprise ferme, les salariés peinent à trouver le courage de se défendre. Cela m’attriste.

Ce n’est pas un peu déprimant?

C’est un peu déprimant, mais ils sont responsables, nous ne sommes pas leur maman ni leur papa, nous sommes là pour essayer de leur faire comprendre les enjeux des rapports de force. Les entreprises, elles, s’organisent, elles forment des syndicats patronaux. Il n’y a pas de raison que les travailleurs aient la trouille de s’organiser en syndicats. Celui ou celle qui lutte peut perdre, mais celui ou celle qui renonce a déjà perdu!

Quels sont les défis qu’Unia Neuchâtel et votre successeure vont devoir relever?

Le défi, c’est la période post-Covid. Comment notre économie régionale va-t-elle s’en sortir? Est-ce que l’horlogerie va tenir la route? On imagine que cela sera dur, qu’il y aura des faillites. Comme par le passé, le défi pour Unia sera de constituer une force de mobilisation et de développer les synergies. Alors que nombre de régions Unia perdaient des membres, nous avons pu à Neuchâtel augmenter légèrement nos effectifs. Ce sera donc un autre défi que de rester dans cette bonne tendance, ce qui n’est pas évident. Je suis persuadée que Silvia Locatelli relèvera parfaitement bien tous ces défis. Je suis très contente d’avoir pu passer la main à une successeure. Lorsque j’ai commencé il y a 25 ans, très peu de femmes occupaient des fonctions dirigeantes au syndicat, elles sont, aujourd’hui, 42% avec de telles fonctions. Nous avons la parité au comité directeur et je suis confiante que nous y aurons même la majorité à l’issue du prochain congrès… En tant que femmes professionnelles du syndicat, cela change les choses.

Vous pensez que le mouvement syndical a un avenir?

J’en suis convaincue. Avec la violence du monde du travail d’aujourd’hui, les salariés commencent à comprendre que personne n’est désormais à l’abri d’un licenciement et de se retrouver à la rue. Les mouvements collectifs de la dernière période ont donné de l’espoir, mais il y aura certainement de nouvelles formes de mobilisation et de nouvelles possibilités d’être actif dans un syndicat à imaginer. Les séances de comité mensuelles me semblent démodées, pas seulement pour le mouvement syndical, mais aussi pour les associations. Partout, le travail de structure devient compliqué, il est difficile d’y amener des jeunes et des femmes. Il faut trouver des manières de mobiliser les membres différentes de ce que nous avons fait jusqu’à présent. En même temps, je constate que les espaces d’échanges dans la société se réduisent, alors que le syndicat en offre un. Il reste important de disposer d’un lieu où l’on peut discuter de sa situation de travailleur.

Une fois à la retraite, allez-vous continuer à militer?

Oui, certainement. Je viendrai aux manifs, récolterai des signatures et tiendrai des stands lors de votations lorsqu’il le faudra. Echanger dans la rue avec des citoyens lambda, de tous bords, c’est quelque chose que j’adore et qui me semble primordial. Je serai sans doute active dans le mouvement des femmes en plus de quelques engagements dans les associations. Surtout, je vais faire les choses plus lentement. J’ai adoré le job de secrétaire régionale, allier la tête et le cœur fut un privilège, mais c’est vraiment très lourd, il est bon aussi d’avoir du temps pour ses proches…

«La convergence des luttes me réjouit»

Vous avez évoqué l’égalité salariale, qui ne progresse que trop lentement, mais la grève des femmes de 2019, pour laquelle vous vous êtes fortement impliquée, a été un énorme succès.

C’est vrai. Le nombre de femmes était incroyable avec beaucoup de très jeunes, ainsi que des hommes solidaires. Cela a été un immense plaisir pour moi, qui, contrairement à mes aînées, n’a pas connu Mai 68 et l’émergence du MLF. En outre, depuis une vingtaine d’années, le mouvement féministe apparaissait comme ringard, et de voir ce passage de relais à une nouvelle génération qui porte fièrement en étendard son statut de féministe a été un moment très fort. C’est le genre de choses qui redonne de l’énergie. La grève n’a peut-être pas encore fait faire des bonds à l’égalité salariale, même si maintenant, on a cette nouvelle loi qui oblige les entreprises de plus de cent personnes à analyser leurs structures salariales, mais il y a d’autres problématiques qui ont évolué. La parole a été libérée, les violences conjugales et familiales sont prises autrement plus au sérieux qu’autrefois, de même que le harcèlement sexuel, le harcèlement de rue, le respect des corps et la pluralité des orientations sexuelles. Je trouve qu’en une année et demie, cela a beaucoup bougé et ce n’est pas fini! Ce qui me réjouit aussi, c’est la convergence des luttes syndicales, du mouvement pour le climat et du mouvement féministe, qui ont tous les trois le même fondement, à savoir, respectivement, l’exploitation des forces de travail, de la planète et des femmes. Les mouvements de la grève féministe et de la Grève du climat offrent à toute une génération le vécu et la conscience de la force que constitue le collectif, que l’on a plus de chances d’obtenir des choses ensemble qu’en restant dans son coin. Cette expérience est primordiale pour le mouvement syndical.