La gauche genevoise demande une rente-pont dès 57 ans

Ouvrier de la construction grisonnant
© Thierry Porchet

Filet de sécurité pour les travailleurs âgés. Syndicats et partis de gauche genevois veulent assurer aux salariés qui perdraient leur emploi à 55 ans et se retrouveraient en fin de droit deux ans plus tard une rente digne.

Pour contrer l’appauvrissement des seniors sans emploi, les partis de gauche, avec les syndicats, proposent de modifier la Loi cantonale sur les prestations complémentaires

Mardi 27 août, les partis de l’Alternative représentés au Parlement genevois ont déposé un projet de loi au Grand Conseil afin d’introduire une rente-pont en faveur des personnes sans emploi dès l’âge de 57 ans (pour couvrir celles qui perdent leur travail à 55 ans et arriveraient en fin de droit deux ans plus tard). Ce projet, inspiré du modèle vaudois, signé par les députés d’Ensemble à gauche, des Verts et du Parti socialiste, implique la modification de la Loi cantonale sur les prestations complémentaires AVS/AI.

«Cette proposition se fonde sur le constat alarmant de la détresse et de la précarité d’un nombre particulièrement important de personnes proches de la retraite, exclues du monde du travail, pour lesquelles aucune réinsertion, en dépit des mesures mises en place, n’est possible quels que soient les efforts individuels ou collectifs», indique le communiqué commun des partis de gauche et de la Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS). «Notre projet touche les personnes sans emploi, en fin de droit ou à l’aide sociale. Il vise à contrer les politiques patronales d’exclusion des travailleurs de plus de 55 ans, afin de rendre une dignité à ceux qui ont contribué toute leur vie à la richesse des entreprises et de la Suisse, explique Manuela Cattani, au nom de la faîtière syndicale. Le canton de Vaud a été pionnier en 2011 avec une rente-pont dès 60 ans. Nous allons plus loin, car depuis huit ans la situation d’expulsion du marché du travail des plus de 50 ans s’est encore dégradée.» Le projet de loi de la gauche fait écho à la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) qui exige: «pas de fin de droit à partir de 55 ans».

Augmentation de l’exclusion

Ce projet court-circuite la proposition de rente-pont du conseiller d’Etat genevois Mauro Poggia qui prévoit une allocation basée sur la dernière indemnité chômage (avec un plafond à 4000 francs) durant 18 mois sur les 36 qui séparent les chômeurs en fin de droit de l’AVS. Soit dès 61 ans pour les femmes et dès 62 ans pour les hommes. Un projet largement critiqué, hormis par l’extrême droite. «Ce projet ne permet pas d’éviter la dégringolade des revenus et la perte du réseau social avant l’âge de la retraite. De nombreux témoignages révèlent un isolement, un repli lorsque la personne tombe à l’aide sociale, note Manuela Cattani. De fait, les plus de 60 ans représentent la pointe de l’iceberg.» S’appuyant sur de nombreuses études, elle souligne une augmentation de 33% du nombre des plus de 55 ans à l’aide sociale entre 2013 et 2017 dans le canton de Genève! Sans compter que seule une petite minorité d’entre eux en font la demande, puisant alors dans leurs économies, celles de leur conjoint ou de leur famille. En 2017, Genève dénombrait ainsi 2480 bénéficiaires de l’aide sociale de plus de 55 ans, contre 1866 en 2013. Au niveau national, la CSIAS révèle qu’entre 2010 et 2016, le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale de plus de 55 ans avait doublé (alors que la proportion de la population des 55-64 ans n’a augmenté que de 12%). Une situation qui déprécie ensuite le montant des retraites.

Projet fédéral à revoir

Le projet fédéral de «prestations transitoires pour les chômeurs en fin de droit» mis en consultation fin juin, n’est pas satisfaisant non plus pour la gauche et les syndicats genevois, car les bénéficiaires devraient avoir 60 ans au moins, et avoir cotisé vingt ans au minimum à l’AVS et dix ans de manière ininterrompue avant la période de chômage. «Avec l’explosion du travail temporaire notamment sur l’Arc lémanique, c’est une mesure qui fait fi de la réalité des travailleurs qui, pour trois jours ou une semaine, entre deux postes, ne vont pas s’inscrire au chômage», analyse Manuela Cattani.

Selon le modèle de la gauche genevoise, le bénéficiaire devrait avoir cotisé au minimum dix ans à l’AVS et avoir cinq ans de résidence dans le canton (par cohérence avec les PC familles). Son montant s’élèverait aux prestations complémentaires cantonales AVS/AI. Soit environ 3800 francs pour une personne seule (loyer et assurance maladie compris), environ 20% de plus que l’aide sociale. Manuela Cattani ajoute: «Pour les syndicats, cette rente-pont représente une mesure prioritaire pour lutter contre l’appauvrissement des chômeurs et des sans-emploi âgés. Mais d’autres mesures doivent l’accompagner: l’amélioration de la protection contre les licenciements, notamment à partir d’un certain âge. Ou encore la création d’emplois écologiquement et socialement justes pour favoriser la transition.»

Vaud, bilan positif

En mai, dans les colonnes de L’ES, Pierre-Yves Maillard, président de l’USS et ancien conseiller d’Etat vaudois ayant mis en place une rente-pont, tirait un bilan extrêmement positif après sept ans d’application: «L’exemple vaudois montre qu’en sept ans, cette prestation a trouvé son sens, qu’elle touche les gens qu’il faut et qu’elle est maîtrisée. Toutes les craintes que l’on peut avoir quant à une prestation sociale ont été levées. On voit que ça marche bien, que ça soulage l’aide sociale, que du point de vue des coûts, il y a une bonne partie compensée par de moindres dépenses à l’aide sociale. Pour les bénéficiaires, ça change fondamentalement les choses que d’être à la retraite plutôt qu’à l’assistance publique.»

Dans les grandes lignes, pour pouvoir bénéficier des prestations vaudoises de la rente-pont, calculée sur les mêmes critères que les PC à l’AVS/AI, il faut être domicilié dans le canton depuis trois ans au moins, avoir 60 ans pour les femmes et 61 ans pour les hommes touchant le revenu d’insertion (aide sociale), avoir épuisé les indemnités de chômage ou ne pas y avoir droit (tels les indépendants).