La génération Z et le sergent Garcia

Non, pas de méprise: la génération Z ne désigne pas les fans de Zorro, de son domestique muet Bernardo et du sergent Garcia, même si la série continue de (re)passer sur les chaînes francophones, ce qui vous laisse le temps nécessaire pour apprendre l’immortelle chanson de son générique: «Un cavalier, qui surgit hors de la nuit/Court vers l’aventure au galop/Son nom, il le signe à la pointe de l’épée/D’un Z qui veut dire Zorro.»

Mèzalor? Qu’est-ce que la génération Z, si Z ne veut pas dire Zorro? De toute évidence, cette génération est celle de la fin de l’alphabet. A moins que l’on ne passe ensuite aux caractères spéciaux: génération &, par exemple. Qui se prononce génération esperluette, ce qui est nettement plus poétique que génération %. Donc la génération Z est née, suppose-t-on, à partir de 1995. Ce qui, certes, ne nous rajeunit pas, mais ne nous dit pas grand-chose non plus. Qu’a-t-elle de particulier cette génération Z qui donc n’appartient pas aux fans de Zorro – ce qui pourrait aussi s’écrire «génération 7 ∉ fans de Zorro» et donnerait un caractère nettement plus scientifique à cette chronique – hein, je vous le demande? Eh bien, elle est 4 C. Et elle attend avec impatience la 5 G. 4 C comme collaborative, confiante, connectée et créative. Voilà, et merci de ne pas rajouter «un peu couillonne aussi», gardons un certain standard à nos critiques.

A la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée), elle était en phase de test, la génération Z, censée remplacer les vioques (ah, pardon, les «boomers») sur le départ. Ainsi pour succéder à Alain-Pierre Rochat-Rochat, dit AP2R – désormais propriétaire d’un gîte rural en Ardèche lorsque les inondations et les incendies lui en laissent le temps – la Manip avait engagé un stagiaire. Très représentatif de la génération Z, jugeant que le travail était un moyen de s’épanouir et pas de se faire tartir à longueur de journée. Du moins, quand on a le CV pour se faire engager comme stagiaire par la Manip. Pour les autres, Uber et Deliveroo suffiront. Vachement connectées et créatives, socialement, ces entreprises. Collaboratives et confiantes aussi. Pas du genre à vous enchaîner à vie à un travail. Tu like? Alors, vas-y prends un job temporaire à temps partiel, tu vas t’éclater! En plus, t’as le statut d’autoentrepreneur, dis donc, pas de patron pour te commander, le rêve de la génération Z!

Le stagiaire de la Manip, appelons-le Alexandre de Gaullier, considérait que la plupart des réunions auxquelles il devait assister étaient inutiles (ce dont nous ne saurions le blâmer). Il n’y participait qu’à reculons, faisant semblant de prendre des notes en écrivant un mot, n’importe quel mot, toutes les dix minutes. Ce petit manège n’avait pas échappé à Ruedi Saurer, le directeur général. Qui attendit sadiquement la fin de sa présentation pour demander à Alexandre de Gaullier ce qu’il en pensait. Vous a-t-on dit que la génération Z était créative et connectée? Ni une ni deux, de Gaullier pianote sur sa tablette et trouve un site qui lui dit «comment briller en réunion, même si vous connaissez mal le sujet». Première recommandation: «Traduire un pourcentage en fraction». Donc: «Monsieur le secrétaire général, dans votre très intéressant exposé, vous avez parlé d’une marge de 20%. C’est-à-dire d’un cinquième.» Et là, normalement, d’après le guide en ligne, tout le monde doit être impressionné par les compétences statistiques de l’intervenant. Tu parles, Charles! Chacun attend la suite de cette formidable entrée en matière. Ruedi Saurer pousse l’avantage: «Et alors, cher ami stagiaire?» Faisant glisser à toute vitesse les pages du site sur sa tablette, Alexandre de Gaullier cherche du secours auprès de son précieux conseiller en ligne. Il élimine ce qui paraît impossible à appliquer, comme «sortir pour répondre à un appel téléphonique» ou encore «dessiner un diagramme de Venn». Il trouve: «Demander à l’animateur de remontrer un document» et en fait sur-le-champ la requête. Ce qui amuse beaucoup Ruedi Saurer, qui remontre la dernière diapositive de sa présentation. Celle où il est écrit en gros: «Je vous remercie de votre attention.» Glub... De Gaullier sent que la situation lui échappe un tantinet et accélère le défilement des pages. Tombe au passage sur une autre recommandation magique: «Répéter les propos ingénieux dits par un autre», et redit quasi religieusement la seule phrase de Ruedi Saurer dont il se souvienne: «Mais cela, mesdames et messieurs, vous le saviez déjà.» Il le fait en suivant les indications de son site: «Répétez exactement ce qu’il a dit, mot pour mot, très lentement. Maintenant, l’éclat de son propos est transféré sur vous et les gens vont vous attribuer à tort la déclaration intelligente.» Au lieu de l’éclat du propos censé nimber sa personne, un immense éclat de rire. Dans ce grand moment de solitude, Alexandre de Gaullier se sentit assez proche du sergent Garcia, lorsque la pointe de l’épée déchire son uniforme et trace un Z qui veut dire Zorro.