La longue marche vers l’égalité

Ce n’est pas une fête, non, c’est la commémoration de la trop longue lutte des femmes pour l’obtention du droit de vote et d’éligibilité. Il y a cinquante ans, le 7 février 1971, 65,7% des votants acceptaient enfin d’inscrire ce droit dans la Constitution fédérale. En 1886, une première pétition en faveur du suffrage féminin avait été adressée à l'Assemblée fédérale par un groupe de femmes emmenées par la Genevoise Marie Goegg-Pouchoulin. Puis, en 1909, dans la foulée du mouvement des suffragettes, une Association suisse pour le suffrage féminin avait vu le jour. La revendication fut ensuite reprise par le Parti socialiste et les syndicats. Le «droit de vote et d’éligibilité de la femme» fut l’une des neuf revendications de la grève générale qui secoua notre pays en 1918. Au même moment, les Allemandes et les Autrichiennes accédaient à ce droit à la faveur de leurs révolutions respectives. Chez nos autres voisins de France et d’Italie, la mesure fut obtenue plus tard, à la Libération, fruit du programme de la résistance. La Suisse, elle, ne connut pas de révolution au XXe siècle, la gauche resta minoritaire et les pionnières du suffrage féminin durent se confronter à des votations populaires. Une première tentative fédérale échoua en 1959 par 66,9% de refus. En 1971, seuls neuf cantons accordaient déjà le droit de vote, Vaud et Neuchâtel furent les premiers en 1959. Il faut imaginer les difficultés et tirer notre chapeau à nos mères et à nos grands-mères, qui durent affronter l’opprobre, les railleries et l’incompréhension, comme le film L’Ordre divin de Petra Volpe l’a si bien montré.

1971 ne fut cependant qu’une étape. Il fallut encore arracher le droit de vote dans les cantons. Appenzell Rhodes-Intérieures attendit 1990 (!) et encore après s’être fait tirer les oreilles par le Tribunal fédéral. Et puis, si les femmes pouvaient voter, elles n’étaient pas représentées dans les parlements et les exécutifs. Elles durent se faire leur place, ce qui ne fut pas simple, et elles restent encore aujourd’hui sous-représentées.

Primordial, le droit de vote n’est toutefois pas à lui seul suffisant. En 1971, les femmes étaient encore considérées à bien des égards comme des mineures. Une femme mariée ne pouvait ainsi exercer une activité ou ouvrir un compte bancaire sans l’accord de son mari (l’égalité entre époux ne fut instaurée qu’en 1988). Après le suffrage, des bagarres furent donc menées pour l’indépendance économique, la liberté sexuelle, le droit à l’interruption de grossesse, l’égalité salariale…

Et c’est loin d’être fini. Revenir sur ce cinquantenaire offre aussi l’occasion d’éclairer le chemin qu’il reste à parcourir. Si la grève des femmes de 2019 a permis, comme l’indiquait dans notre dernière édition la syndicaliste Catherine Laubscher et ancienne déléguée à l’Egalité de Neuchâtel, de participer à libérer la parole, à prendre plus au sérieux qu’autrefois les violences conjugales et familiales, ainsi que le harcèlement sexuel et de rue, et à mieux respecter les corps et la pluralité des orientations sexuelles, il reste encore beaucoup de boulot. Quarante ans après l’inscription de l’égalité dans la Constitution, les inégalités salariales restent une triste réalité dans notre pays et il faut encore du cran pour les dénoncer, à l’instar de ces couturières du Bon Génie à Lausanne qui ont dû batailler huit ans durant.

A plusieurs étapes de cette histoire, on le voit, les syndicats ont joué un rôle moteur. Ils prendront certainement leur part dans les luttes à venir.