La Pandémie coronavirale (Saison II) et la Birmanie

La superbe vocation au suicide de nos sociétés humaines se confirme donc avec éclat. Durant la Saison I de ce film singulier qui s’intitule La Pandémie coronavirale, diffusée comme on sait voici juste un an, la mise en panne des processus industriels aboutissant à détruire notre planète nous avait restitué la conscience d’un environnement naturel multiple, sublime et résilient.

Des poissons jamais observés depuis des décennies croisaient à nouveau dans les hauts-fonds ceignant Venise. Des chevreuils et des sangliers, rendus confiants par la suspension des pestilences et des décibels crachés par le moteur de nos ferrailles automobiles et motocyclistes en tous genres, déambulaient à l’orée de nos villes et même dans leurs quartiers intérieurs. Non seulement nos congénères affectés d’embarras pulmonaires respiraient à nouveau comme autant d’athlètes amateurs, mais cessaient d’en mourir. Et pour la première fois depuis des décennies, les populations indiennes ou pakistanaises apercevaient à nouveau les sommets altiers de l’Himalaya. Voir de loin, enfin!

Durant ces semaines-là qui nous procurèrent des sensations de bonheur et de soulagement oubliés, presque symétriques à celles de l’angoisse collective induite par le virus, plusieurs d’entre nous avons multiplié les vœux programmatiques dont il faudrait convaincre l’ordre politique. Ainsi pourrions-nous forger un après-Covid débarrassé de ce néolibéralisme qui ne cesse d’assaillir le vivant sous toutes ses formes au profit du bénéfice engrangé par les minorités possédantes. Les compagnies aériennes resteraient mises aux arrêts sur leurs tarmacs au lieu de pisser leur kérosène au hasard de la voûte céleste, par exemple, les promoteurs immobiliers ne joueraient qu’aux Lego sans plus détruire des hectares de trésors au volant de leurs pelles mécaniques violeuses de prairies et de bosquets où la fauvette s’égosille, et chacun d’entre nous retrouverait le goût des consommations ajustées et des satisfactions sans effet collatéral assassin.

Et voilà. Les mois ont passé. En ce printemps-ci de l’an 2021, la Saison II de La Pandémie triomphe sur le mode d’un cynisme et d’un aveuglement dont les ressorts sont à chercher au tréfonds de notre psyché collective. Notre espèce, parfaitement incapable d’inscrire dans la durée les enseignements qu’elle avait tirés du premier épisode, et surtout les intentions vertueuses dont celui-ci l’avait convaincue, n’envisage en effet plus guère son avenir qu’en rétablissant les pratiques de sa propre autodestruction.

Partout murmure donc autour de nous, ces jours-ci, la flopée de nos congénères les plus beaufs qui se réjouissent de retourner en Thaïlande voire aux Maldives pour y faire barboter leur lard de sédentaires aéroportés – comme si nul événement relevant de l’autogoal pur et simple, et surtout nul avertissement sur les causes de cet événement pourtant clairement indiquées par les scientifiques, n’avait traversé leur expérience existentielle depuis quinze mois. Une circonstance évidemment exploitée par les maîtres du domaine économique et financier comme par leurs soutiens dans l’ordre politique, du genre président-directeur général d’une compagnie aérienne quelconque ou petit coprésident suisse romand du Parti libéral-radical helvétique, qui gavent à nouveau leurs canaux médiatiques de leur hymne vicieux à la «croissance» pure et maximale.

J’ignore comment s’explicite jusqu’au bout la transformation qui s’est produite au sein des foules entre les deux Saisons de La Pandémie coronavirale. Pourquoi nous exprimions le vœu d’un après-Covid plus propice à la planète comme à notre espèce, et pourquoi nous bousillons désormais ce vœu non sans consacrer l’entier de nos énergies à cette perspective autodestructrice. Il s’est passé dans notre esprit comme une inversion de nos réflexes de survie, où tout ce qui nous paraissait constituer les moyens de cette dernière est devenu les plus sûrs moyens de son empêchement. Pourquoi cette absence de conscience collective? Cette impuissance à concevoir le temps long? À maîtriser notre instinct de ce confort et de cette prospérité qui sont pourtant les plus catastrophiques dans le cadre du grand ménage vivant?

Ces jours-ci je songe aux citoyens birmans s’élevant contre la junte mafieuse et pourrie qui leur a tout volé – de leur liberté quotidienne de dire et de penser jusqu’à leurs marges d’autodétermination personnelle et collective. Et je songe tristement, en les saluant d’une révérence absolue, qu’ils se mobilisent mieux pour leur avenir soit-ce au risque d’être massacrés dans la rue, que nous-mêmes n’encourant pourtant aucun risque de cette gravité. Là-bas la dignité souveraine, ici l’indignité totale.