La Suisse, la piécette, les abeilles et Khashoggi

La planète tourne mal. Trump, Bolsonaro, les crimes de masse, les migrants noyés… Il serait temps de nous raconter quelques histoires au coin d’un feu très imaginaire. Des histoires pour petits garçons et petites filles, par exemple, comme on dit, qui transportent toutes les informations du moment – mais dissimulées sous d’apparentes fictions plus métaphoriques et plus prégnantes, peut-être, et donc plus instructives.
Ainsi provient, d’un siècle ancien, que j’exhume tout exprès pour L’Evénement syndical, le récit suivant:
Il était une fois en Suisse, voici très longtemps, un petit enfant tout pareil à vous et à moi-même à son âge. Il était parfois joueur et parfois rêveur, ou joyeux et mélancolique. Un jour qu’il se promenait dans la rue de son village, édifié sur les escarpements d’une colline, au milieu d’un paysage verdoyant qui ne comportait aucun lac et moins encore de mer, il aperçut un objet brillant qui dévalait la pente à toute allure.
Il se précipita d’un bond à sa suite et le retint du pied, puis se baissa pour le ramasser. C’était une simple pièce de monnaie telle que nous en échangeons vous et moi de jour en jour, dont le diamètre équivalait à celui d’un marron, comportant un chiffre sur l’une de ses faces et la figure d’une dame sur l’autre. Alors un chien aboya dans le voisinage et le petit enfant sursauta, lâchant sa trouvaille qui reprit aussitôt son parcours. Que faire? Nous n’étions alors qu’au début de l’après-midi. Le soleil brillait. Le petit enfant s’élança derrière le sou brillant.
Les choses prirent alors une tournure inexplicable. La piécette, paraissant connaître exactement le tracé de la rue qui continuait en contrebas, prit de la vitesse. En quelques instants, elle dépassa la dernière maison du village, entraînant le petit enfant derrière elle, au point que celui-ci se trouva bientôt dans des lieux inconnus.
Le temps lui-même se ramassa, comme si toutes les horloges du monde avaient été frappées de fièvre. Les minutes devinrent des jours, puis des semaines et des mois jusqu’à rejoindre notre époque actuelle, à mesure que le paysage verdoyant faisait place à de gros bourgs, puis à de petites villes, puis aux mégalopoles que nous habitons aujourd’hui.
Le petit enfant changeait quant à lui constamment d’aspect. Tour à tour adolescent ou patriarche, ou jeune homme ou vieillard, il arborait, dans sa course au sou qui s’enfuyait devant lui, tous les aspects de l’humain que nous incarnons vous et moi. Tantôt il apercevait la monnaie distinctement, redoublant alors d’efforts pour la rejoindre, tantôt il n’en distinguait plus que l’incertain reflet au gré d’une danse hallucinée.
Il avait oublié depuis longtemps les contours de son village, et non seulement le visage de ses parents et de ses camarades, mais aussi tout ce qu’avait contenu sa mémoire. Seul comptait l’avenir indiqué par le cap affolé de sa propre course.
Alors survinrent les temps de la confusion – où la Suisse ne cessa plus de camper sur les arêtes de la schizophrénie la plus pathétique. En 2018, par exemple: l’affaire Khashoggi? Quelle horreur! Mais nous n’allons pas quand même nous aliéner les sympathies de l’Arabie saoudite! La mort des abeilles? Quel scandale! Mais restons quand même, pourvu que notre modèle économique demeure, l’un des pays les plus scandaleusement coupables dans le domaine environnemental! Ainsi de suite.
Telle est l’histoire. Puis, le petit enfant tout pareil à vous et à moi-même à son âge fut rattrapé par tout ce qu’il avait tenté de vaincre. Le temps reprit son allure habituelle, comme si toutes les horloges du monde retrouvaient toutes ensemble leur sérénité machinale. Les minutes redevinrent des minutes et les jours des jours, puis les semaines des semaines et les mois des mois, jusqu’à s’accorder aux durées que connaît notre cœur en secret.
Quant aux mégalopoles que nous habitons aujourd’hui, elles semblèrent fondre pour se réduire en petites villes puis en gros bourgs, puis en des villages serrés au creux des vallons, puis en un paysage verdoyant ponctué d’une colline où le village en pente surgit brusquement avec sa première maison en contrebas, où tant de souvenirs reviennent à l’instant nous étreindre l’âme. Vous rappelez-vous, maintenant? Nous étions parfois joueurs et parfois rêveurs, ou parfois joyeux et parfois mélancoliques, jusqu’à ce doux après-midi d’été, quand un caillou plus clair que les autres, dont le diamètre équivalait à celui d’un marron, parut soudain briller comme de l’argent.