Large mobilisation pour une famille expulsée en Géorgie

Une banderole du collectif Droit de rester sur laquelle on peut lire: "Mêmes droits pour tous les enfants!"
© Neil Labrador

Droit de rester et cinq députés ont dénoncé en force l’expulsion de la famille géorgienne qui vivait en Suisse depuis huit ans avec ses trois enfants nés dans nos frontières. La question de l’intérêt supérieur des mineurs a été largement évoquée.

Le collectif Droit de rester, des députés et des membres de la société civile se mobilisent pour le retour d’une famille de réfugiés géorgiens brutalement renvoyés dans leur pays

Choc. Incompréhension. Colère. La violence du renvoi d’une famille de réfugiés géorgiens dans son pays a suscité une vive indignation et mobilisé plusieurs acteurs politiques et de la société civile. Lors d’une conférence de presse organisée la semaine dernière à Lausanne par le collectif Droit de rester, des membres de l’association, cinq députés et un voisin sont revenus sur les circonstances de l’expulsion et réclamé le retour des exilés alors qu’une pétition allant dans ce sens et munie déjà de plus d’un millier de signatures circule. Les élus ont aussi expliqué les démarches menées auprès du Conseil d’Etat et les explications exigées. Participaient encore à la réunion des réfugiés d’origines diverses menacés d’expulsion. Un groupe resté tout le temps ou presque silencieux, visages graves et fermés à l’écoute du récit de l’opération policière musclée menée à l’encontre de personnes partageant leur même sort et leurs espoirs déçus.

Expulsion musclée

La vie du couple de Géorgiens et de leurs trois enfants, en Suisse depuis huit ans, bascule au petit matin du 16 avril. Selon les dires des différents intervenants et des documents remis, une quinzaine de policiers se rendent à l’aube à Leysin, à leur appartement, situé dans une maison familiale. La porte est forcée. Erik, le père, qui a des tendances suicidaires, s’entaille les avant-bras. Son épouse Marina se débat, crie, tente de résister avant d’être ligotée, munie d’un masque et contrainte de monter dans un véhicule des forces de l’ordre, en pyjama. Les enfants – Alexander 7 ans, Emily 4 ans et Miron 2 ans – sont en pleurs. Les affaires de la famille, réunies à la va-vite dans des valises par des agents. Tout le monde est embarqué et conduit à l’aéroport de Genève où un vol spécial en partance pour Tbilissi les attend. La voix nouée, Nicolas Vaudroz, propriétaire du domicile des exilés qui réside aussi dans la même maison, détaille la scène: les cris d’effroi des réfugiés entendus loin à la ronde... son interdiction à leur parler... les plaies d’Erik saignant abondamment et pourtant jugées superficielles...

Des enfants nés en Suisse

«Nous sommes profondément choqués. Notre espace a été violé, la serrure démontée. Ces personnes, d’une extrême gentillesse, ont été traitées comme des terroristes. Elles occupent l’appartement depuis six ans. Alors qu’elles m’appelaient à l’aide, j’ai été repoussé par la police. Je n’ai pu ni communiquer avec elles ni leur dire au revoir. J’étais totalement impuissant. Comment une telle situation peut-elle s’expliquer? Je m’interroge sur ces agissements.» Et Nicolas Vaudroz de relever encore que la famille vivait dans la peur permanente d’un renvoi ayant épuisé toutes les voies de recours en matière d’asile. Qu’en raison de codes d’honneur liés à la minorité des Yézidis à laquelle appartient Marina et d’un mariage hors caste, les exilés ne pouvaient rentrer dans leur pays par crainte de représailles. L’homme insistera encore sur le sort des enfants qui, nés en Suisse, ne parlent par le géorgien et en particulier sur la santé de l’aîné, Alexander, diagnostiqué autiste. «Aucune institution sur place ne veut le prendre en charge en raison de sa méconnaissance de la langue du pays.» Des dires appuyés par le frère d’Erik, présent à la conférence de presse et qui, pour sa part, bénéficie d’une autorisation de séjour dans nos frontières. «Le gamin va mal. Il veut rentrer, voir ses camarades. Tous sont choqués.» De son côté, Graziella de Coulon, du collectif Droit de rester, a insisté sur le refus de «cette banalisation de la violence». «Il ne s’agit pas d’un seul cas. Nous avons assisté à plusieurs renvois similaires. Nous attendons toujours des réponses du Conseil d’Etat.»

Machinerie infernale

La situation de la famille comme la violence de l’intervention policière ont généré la réaction scandalisée de cinq députés. Jean-Michel Dolivo, d’Ensemble à gauche, a déposé au Grand Conseil une interpellation cosignée par Alexandre Démétriadès, PS, et Serge Melly, d’Alliance du centre. Cette dernière demande au Conseil d’Etat «s’il n’a pas perdu tout sens de la mesure et de l’humanité» en renvoyant de force la famille avec ses trois enfants mineurs et exige plusieurs précisions. Le député d’Ensemble à gauche a posé également deux questions orales (voir ci-dessous). Il a dénoncé l’absence de prise en compte de l’autisme de l’enfant qui «court un grave risque de décompensation» mais aussi de la fragilité de la santé des parents aux risques suicidaires attestés par des certificats médicaux. Des éléments qui auraient dû rendre le renvoi inexécutable. «Nous interrogeons le Conseil d’Etat sur ces questions et sur la brutalité du renvoi. Comment peut-il, dans de telles circonstances, se regarder dans un miroir?» Raphaël Mahaim, des Verts, a insisté sur la mise en œuvre d’une «machinerie infernale», fustigeant une «tendance lourde» du Secrétariat aux migrations (SEM) à ne plus prendre en compte l’état de santé personnel de requérants déboutés lors de renvois. Il a aussi vivement critiqué le recours par le SEM à la société médicale privée Oseara AG chargée d’évaluer l’aptitude des personnes à être renvoyées dans leur pays d’origine et à accompagner les vols spéciaux. «C’est une farce monumentale. Une filouterie de la machinerie infernale. La société engrange des bénéfices en donnant son consentement, fit to fly (apte à voler, ndlr).» L’homme a aussi décrié les sanctions financières prévues par la Confédération lors de la non-exécution de renvois. «Monnayer des vies humaines, c’est une atrocité. Une déshumanisation totale.» La question de l’intérêt supérieur de l’enfant a encore été soulevée par Alexandre Démétriadès qui s’est également interrogé sur la non-reconnaissance des avis formulés par des médecins du canton et l’usage de mesures de contrainte qui ne devrait intervenir qu’en dernier recours, comme stipulé dans la loi. Alors que Serge Melly, parlant de l’expulsion, a évoqué un «procédé d’un autre âge» qui n’a pas seulement choqué les habituels défenseurs de d’asile. La participation à la conférence de presse du Vert libéral Régis Courdesse lui a donné raison, ce dernier ayant estimé lui aussi le cas délicat et fait valoir sa «conscience humaniste».

Circonstances extrêmes...

Aux deux questions orales posées par Jean-Michel Dolivo sur la proportionnalité des moyens coercitifs mis en œuvre et les conséquences du renvoi de l’enfant autiste en Géorgie, la ministre de la Sécurité, Béatrice Métraux, a précisé que toutes les tentatives de dialogue s’étaient révélées vaines. Que le père s’était automutilé avant l’entrée de la police, que son épouse se trouvait dans «un état d’agitation extrême» et que les enfants avaient été placés dans une pièce séparée. Elle a ajouté que l’Oseara avait donné son feu vert pour le transfert et le vol. La conseillère d’Etat a tenu par ailleurs à informer le Grand Conseil qu’un courrier serait adressé sans délai au SEM afin que le mandat de l’Oseara soit «adapté à des circonstances aussi extrêmes», en vue de protéger l’intérêt légitime des enfants. Enfin, elle a déclaré que des alternatives étaient à l’étude permettant d’assurer un suivi adapté à la situation des enfants dans leurs pays. L’interpellation a été renvoyée au Conseil d’Etat qui a trois mois pour y répondre.