L’art, prétexte à la rencontre

François Burland ne croit pas au bonheur mais se dit néanmoins épanoui.
© Thierry Porchet 

François Burland ne croit pas au bonheur mais se dit néanmoins épanoui.

Artiste plasticien, François Burland intègre dans la réalisation de ses projets de jeunes migrants. Une manière de donner du sens à son travail

«Créer, c’est être en lien.» Bien plus qu’une formule dans la bouche de François Burland qui mène, depuis plusieurs années, des travaux artistiques avec des requérants d’asile, plus précisément des mineurs non accompagnés (MNA). Une démarche qui dépasse largement le seul cadre créatif, l’homme offrant sans compter son temps à ces adolescents fragilisés par leur douloureux parcours et la précarité de leur statut. «L’œuvre devient prétexte. Je les accompagne au quotidien – mon téléphone est toujours ouvert. Et suis ravi si ma pratique et les relations nouées aident ces jeunes à comprendre notre société», précise François Burland; avant d’ajouter: «Si je devais me présenter, je dirais seulement que je suis un être humain, enfin!» Et l’artiste plasticien, marié, de se défendre d’avoir une fibre sociale. «Mon engagement se révèle purement égoïste. Il donne du sens à mon travail. La création n’a d’intérêt que si elle permet la rencontre.» Une approche valorisée par cet autodidacte tout au long de son parcours. Et après des débuts chaotiques...

Du pays des Soviets…

Né à Lausanne en 1958, François Burland associe ses années d’école à un «cauchemar», «un ennui total». A 15 ans, il s’essaie à différents apprentissages. Sans succès. Deux ans plus tard, le jeune homme d’alors quitte la maison, vit dans des squats, part à la dérive... Un événement va le ramener sur les rails et l’aider à découvrir sa voie. Une de ses tantes l’amène visiter une exposition de peinture dans un château. C’est le déclic. François Burland décide de se lancer dans le dessin. Non par intérêt pour cet art mais parce qu’il pense naïvement qu’il pourra alors gagner beaucoup d’argent. Un accident – il renverse malencontreusement de la peinture sur une feuille – lui offre sa chance. Un galeriste apprécie le «tableau». Lui demande s’il en a d’autres de ce type. François Burland frime. Répond par l’affirmative. Et se lance dans ce travail qui deviendra une véritable passion, coaché par deux personnalités du domaine. «L’art m’a ramené au monde», affirme le Vaudois qui, alors sans gros moyens, dessine sur toutes sortes de supports. Un mode de faire que l’artiste plasticien plusieurs fois primé privilégie aujourd’hui encore, recyclant différents matériaux comme des boîtes de conserve, des cabas, du papier kraft, des draps, du métal, etc. Et puisant son inspiration dans des images et des objets de son enfance. Comme dans l’histoire. En particulier dans les chapitres liés à la guerre froide, la concurrence effrénée que se livrent alors les deux Blocs, la propagande, la conquête de l’espace... Autant d’événements qui vont servir cet aventurier de l’art brut, ayant grandi avec Tintin au pays des Soviets, de ferments à son imaginaire. Et le créateur polyvalent de se lancer dans la fabrication de fusées, zeppelins, bombes atomiques, soucoupes, tanks, gravures politiques... Détournant et jouant avec des slogans. Questionnant sans arrêt ce monde. Non sans touches d’humour, de dérision et de poésie.

... à la découverte de la vie nomade

Parallèlement, l’artiste d’origine franco-suisse se passionne pour le Sahara. Un intérêt qui plante ses racines dans les récits, les souvenirs et la bibliothèque de sa famille comptant des oncles qui se sont battus en Algérie. Un pays dans lequel François Burland se rendra 90 fois! «Au début, je voulais marcher dans les traces de Lawrence d’Arabie. J’avais une vision idéalisée de ce monde. Entre romantisme, mythologie, ethnologie», déclare celui qui organisera par la suite de nombreux camps pour des enfants dans le désert avec des Touaregs. Avant de se lancer dans une aventure artistique en faveur de femmes «en rade, sans mari, sans bétail», animé par l’envie de valoriser leur culture, leurs traditions et leur savoir-faire. A la clef: des Poyas qu’il a dessinées sur des tissus et fait broder par ses interlocutrices. Des projets menés avec cette idée constante de donner du sens à son travail. Ce souci de rencontres et de liens. Pas question, dira-t-il, de consommer seulement des histoires. Alors il s’immergera totalement dans ce monde étrange. «Tout était à décrypter. Chaque geste. Chaque réaction. Nos codes diffèrent totalement des leurs», relève le voyageur, une imposante bague touareg à son doigt. De singulières tranches de vies qui l’aident d’autant mieux à comprendre aujourd’hui les difficultés rencontrées par les exilés. 

Autant danser

«Sans le travail avec les MNA, j’aurais déjà abandonné ma pratique. Je suis un artiste d’un niveau correct. Pas une star, ni une référence dans le domaine.» Prêt à offrir sa vie «à qui veut s’en emparer», optimiste par posture – «puisque c’est foutu, autant danser» – le sexagénaire ne croit pas au bonheur. Mais concède néanmoins être épanoui. Et se bat contre toute forme d’étiquette ou de préjugés. «Sympathiser avec un partisan de l’UDC ne me pose aucun problème. C’est important d’échanger, d’essayer de comprendre la pensée de l’autre. Le sens du bien commun peut nous rapprocher.» Regardant dans le rétroviseur de son existence, François Burland assure ne nourrir aucun regret. «Je m’accepte comme je suis», lance cet agnostique qui confie encore sa peur «fondamentale» de la liberté. Une notion qui implique de savoir «gérer ses faiblesses, ses doutes, ses contradictions, une terrible responsabilité». Un défi que l’indépendant a relevé, aussi sévère et critique à son égard qu’il se montre empathique et généreux avec autrui. La marque de personnes à l’épaisse étoffe humaine, tissée par un vécu hors du commun et la richesse de liens multiculturels... 

Exposition: «Atomik Bazar», Espace Jean Tinguely & Niki-de-Saint-Phalle, rue de Morat 2, à Fribourg, jusqu’au 17 février prochain. Livre: Atomik Submarinedès le 1erdécembre aux Editions art & fiction.

Informations sur le travail avec les MNA: francoisburland.com/association-nela

 

François Borland