L’art, trait d’union entre les mondes

Christine Aymon sourit avec l'une de ses sculptures aux traits africains. Couleurs chaudes
© Thierry Porchet

Bienvenue dans la cabane onirique de Christine Aymon, présentée à l’exposition. L’artiste aime l’idée qu’on puisse entrer dans son travail.

L’artiste plasticienne Christine Aymon présente ses œuvres à la galerie Oblique à Saint-Maurice, en Valais. Une invite à un poétique et déroutant voyage créateur de liens

L’aventure commence ici et maintenant. Dans des univers déconcertants et familiers à la fois. Au cœur de mondes où se mêlent archétypes, symboles, rêves et réalité. Mi-homme, mi-animal, posté à l’entrée de la galerie, un gardien grandeur nature accueille le visiteur, une bougie dans chaque main. Ce porteur de feu, bienveillant et inquiétant à la fois, ouvre le voyage. Vers soi. Vers l’autre. Les pieds ancrés dans la terre et la tête dans le ciel. Le cœur à l’écoute. Les sens en éveil. Une pérégrination à la découverte des œuvres et des installations de Christine Aymon, regroupées sous le titre C’est aujourd’hui. Un présent mettant en scène, dans une première salle, l’exil. Une expressive femme noire, son bébé dans les bras, illustre cette quête d’un ailleurs meilleur. Devant elle, des oies finement sculptées survolant un plan d’eau suggèrent la migration. Entre détresse et espoirs. Miroirs aux alouettes et nouveau départ prometteur. Une composition à échelle humaine comme nombre de personnages, animaux, réalisations de bois créés par l’artiste plasticienne qui, au gré des espaces de la galerie, a façonné différents tableaux.

Se laisser infuser...

Ici une haute cabane de voûtes et de feuilles ajourées invite le spectateur à s’y réfugier – «On peut ainsi entrer dans mon travail». Onirique et baroque cathédrale où un sage au faciès africain, mémoire originelle, révélera peut-être ses secrets. Là, des souches et des racines tissent, sous une passerelle de verre, un tapis noueux et disloqué. Une image du chaos primitif. De liens rompus. Avant de pénétrer dans une forêt – troncs évidés, sculptés, ciselés comme de la dentelle, percés de lumière – évoquant la verticalité, une reconnexion au cosmos, un retour à l’essentiel... Mais aussi, plus terre à terre, un espace vibrant des sons enregistrés par l’artiste sur les hauts de Vérossaz (VS) où elle réside. Une bande sonore où les bruits de balles du stand de tir, la rumeur de l’autoroute... tranchent avec les gazouillis d’oiseaux ou les mots rêveurs de l’artiste. Et les œuvres de Christine Aymon, largement influencées par son cadre de vie, en pleine nature, de jeter des ponts entre les mondes, de favoriser des mises en résonance, d’interroger et de convoquer d’autres possibles. Alors que vidéos, peintures, masques, statuettes accompagnent encore le spectateur dans ce poétique et déroutant voyage initiatique. Une exposition foisonnante, dense, témoignant de la riche et originale personnalité de la plasticienne qui propose au public de «se laisser infuser». Et la créatrice de 63 ans, mariée et mère de trois enfants, d’inviter chacun «à s’approprier son œuvre». Un travail d’une force indéniable, aux racines profondes.

Du rouge au jaune doré

A l’âge de 12 ans, Christine Aymon sait déjà qu’elle se dirigera dans la voie artistique, «son seul moyen de survie». Une passion qui va agir comme véritable exutoire sur l’adolescente d’alors, tourmentée, taiseuse, timide et secrète qui dessinait et fabriquait des maisons de carton, bois et papier «pour se sentir exister». «J’avais des parents adorables mais je me posais mille questions. Je n’ai pas connu l’innocence de l’enfance», confie la plasticienne diplômée de l’Ecole supérieure des arts visuels à Genève. Débutant sa carrière par la création d’œuvres textiles, elle explore ensuite nombre de techniques intégrant, outre le tissage, le dessin, la peinture, la sculpture, les installations, les mots. Dans cette idée de décloisonner les genres. De maîtriser différentes matières. L’artiste recourt même parfois au feu, soumettant certaines pièces à l’incandescence des flammes. Périlleux exercice entre magnificence du résultat, l’espace d’un instant, et risque de disparition de la création. «L’idée? Il y a de la beauté à voir son travail s’embraser. Mais il s’agit aussi de savoir jusqu’où on accepte de le perdre alors qu’il repose justement sur une volonté d’éternité... Une métaphore de la vie qui elle aussi se termine. L’art sert également de terrain d’expérimentation», explique la sexagénaire, qui, sans croire à une destinée, estime que chacun a une «ligne en soi» qu’il peut faire émerger, suivre, tout en conservant son libre arbitre. «La mienne, je l’imagine rouge virant au jaune doré et s’allégeant à mesure qu’elle s’approche de la lumière», lance, enthousiaste, Christine Aymon qui accorde à une spiritualité teintée d’animisme une place primordiale dans son travail.

Canal à l’intuition

«La création est parfois juste du labeur. Mais elle peut aussi devenir un temps privilégié où, dans le silence intérieur, toutes antennes dehors, on devient réceptacle, canal à l’expression de l’intuition. Je me sens alors comme un outil. Des choses me parviennent que je redonne à voir», affirme la passionnée qui ne s’arrête jamais ou presque. Peinture, sculpture, jardinage, méditation, garde de ses petits-enfants... Son temps est aussi rempli que le chalet qu’elle partage avec son époux – son «efficace assistant technique» rencontré il y a une quarantaine d’années alors qu’elle faisait de l’autostop – et nombre de ses personnages. Un lieu labyrinthique aux allures de conte, tout en coins, recoins, mezzanines, cachettes, habillé des meubles de sa fabrication et accueillant deux chats admirés pour leur indépendance. Une liberté qui caractérise aussi la talentueuse et audacieuse plasticienne captant dans ses œuvres, magicienne à sa manière, de lumineuses étincelles de vie. D’ici et de mondes parallèles.

 

www.christineaymon.ch

 

Galerie Oblique, Grand-Rue 61, Saint-Maurice.

Exposition à voir du 14 septembre au 19 octobre. Ouverture mercredi à dimanche, de 12h à 18h.