Le Brésil, à la croisée des chemins

Lors d’une assemblée de l'association yanomami «Kurikama», partenaire de l’ONG Secoya.
Sylvie Petter

Lors d’une assemblée de l'association yanomami «Kurikama», partenaire de l’ONG Secoya.

A la veille des élections présidentielles, deux coopérants de l’ONG E-Changer ont donné, en septembre, plusieurs conférences en Suisse sur la situation au Brésil

Le 7 octobre prochain, puis le 28 lors du second tour probable, quelque 150 millions d’électeurs brésiliens déposeront dans les urnes le nom de leur président. Une votation obligatoire pour ceux âgés entre 18 et 65 ans, sous peine d’amende ou de tracas administratifs...

Ces élections sont cruciales sur fond de chaos politique et de régression des droits humains. Le leader de la gauche, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva est en prison, accusé de corruption, et a finalement dû renoncer à se porter candidat. Le fer de lance de l’extrême droite, Jair Bolsonaro, hospitalisé à la suite d’une attaque au couteau, continue sa campagne. D’autres candidats sont en lice tels que le remplaçant de Lula, Fernando Haddad, candidat du Parti des travailleurs –arrivé premier dans les sondages la semaine dernière –, l’écologiste Marina Silva, le centriste Ciro Gomes ou le centre-droit Geraldo Alckmin. 

A l’occasion d’une tournée de conférences de sensibilisation en Suisse lors du mois de septembre, deux coopérants de l’ONG E-Changer au Brésil sont revenus sur la situation des droits humains. Sylvie Petter, infirmière suisse, travaille auprès de l’ONG Secoya (Service et coopération avec le peuple yanomami) à Manaus (lire ci-dessous). Djalma Costa, spécialiste des droits humains, a fondé le Centre de défense des adolescents (Cedeca) d’Interlagos à São Paulo et coordonne le programme Brésil d’E-Changer depuis vingt ans. Entretien.

Votre série de tables rondes en Suisse pour témoigner des programmes d’E-Changer au Brésil s’intitule: «Brésil: le grand pas en arrière». Quelle est votre analyse de la situation?

La situation est préoccupante. Depuis le coup d’Etat parlementaire et judiciaire en 2015 contre Dilma Rousseff et l’arrivée au pouvoir de la droite avec Michel Temer, les régressions des droits touchent l’éducation, la santé et, de manière générale, toutes les aides sociales, car les dépenses publiques dévolues aux investissements sociaux ont été gelées pour plusieurs années. Le Ministère de la défense des droits humains a été fermé, tout comme le Ministère de la protection de la famille remplacé par un simple secrétariat. Avec E-Changer, nous tentons de renforcer les mouvements sociaux pour affronter cette conjoncture particulièrement difficile. Aux problèmes déjà nombreux comme la violence structurelle s’ajoute la criminalisation des mouvements sociaux par la police et l’appareil judiciaire. 

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de régression des droits sociaux au Brésil?  

Le projet de diminuer l’âge de la majorité pénale de 18 à 16 ans par exemple, contre lequel s’opposent tous les mouvements de défense de l’enfant. Actuellement, les Parlementaires sont trop occupés à se protéger d’éventuelles accusations de corruption pour traiter ce sujet, mais j’imagine qu’en 2019, le nouveau Congrès reprendra les débats.

De manière générale, on assiste à une régression des droits des femmes et des droits humains. En 2015, la question du genre a été biffée de l’enseignement public. Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, a même osé dire que ces cours créaient des homosexuels! Preuve que la communauté LGBT est aussi sous pression. Même si le mariage civil entre personnes de même sexe est autorisé, la haine envers eux est forte. Mais notons quand même un progrès, soit l’entrée dans la loi du terme «féminicide» qui met en lumière la violence exercée contre les femmes. Reste que, sur la question de l’avortement, les conservateurs et les religieux ne veulent pas comprendre qu’il s’agit d’un problème de santé publique. L’avortement se déroule encore de manière clandestine, et représente ainsi la première cause de mortalité maternelle.

A la veille des élections, quels sont vos pronostics?

La société brésilienne est extrêmement divisée. Une partie souhaite un retour à la dictature militaire, avec une libéralisation du port d’armes, ce que propose le candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Et l’autre soutient un projet politique de gauche. Le favori était Lula, mais étant donné son emprisonnement, il a désigné Fernando Haddad comme le candidat du Parti des travailleurs. Si Bolsonaro fait l’unanimité à droite, la gauche est davantage partagée entre plusieurs candidats.

Je garde l’espoir que Haddad passe le premier tour, car les sondages montrent que son taux de popularité augmente. Je crois que la gauche va gagner. C’est nécessaire pour le bien de la population.

Secoya: 25 ans de soutien aux Yanomamis

Lors d’une assemblée de l'association yanomami «Kurikama», partenaire de l’ONG Secoya.

Sylvie Petter travaille dans l’association Secoya, appuyée par E-changer, à Manaus au cœur de l’Amazonie. Elle revient sur la situation des communautés amérindiennes yanomamis

Quels sont les problèmes auxquels sont confrontés les Amérindiens et votre ONG?

On sent une augmentation des préjugés et des discours racistes vis-à-vis des autochtones (mais aussi des immigrés, notamment des Vénézuéliens qui se font lyncher à la frontière). Parallèlement, la récession financière au Brésil génère une réduction de fonds publics pour la Funai (la Fondation nationale de l’Indien). Cette organisation de défense des indigènes a donc moins de possibilités de se rendre dans les villages reculés, car elle ne peut plus financer ses coûts opérationnels. Les orpailleurs et les exploitants forestiers profitent alors en son absence d’envahir les territoires indigènes. Notre ONG, Secoya, ne dépend pas de fonds publics, mais collabore avec la Funai, donc cela fragilise aussi notre travail.

Plus spécifiquement, quelles difficultés rencontrent les Yanomamis?

Les problèmes de santé, surtout des maladies dont l’origine est la pauvreté. Les diarrhées chez les enfants sont fréquentes. Dans la région où nous travaillons, c’est surtout lié à des problèmes de contamination fécale – et non de mercure associé à l’orpaillage illégal comme cela peut être le cas ailleurs. Depuis le coup d’Etat parlementaire contre Dilma Rousseff, il y a une augmentation de la pauvreté, de la mendicité, de la violence, surtout dans les villes où nombre d’Amérindiens vivent pour étudier ou travailler et qui font le lien avec les villages. Mais nous gardons espoir, car face aux nombreux projets de lois contre eux et leurs terres, la mobilisation se renforce. A la suite de la Constitution de 1988 qui garantissait enfin des droits aux autochtones, ces derniers s’étaient un peu reposés sur ces acquis. Aujourd’hui, de nouveaux réseaux de mobilisation se créent. A chaque nouvelle attaque, des manifestations s’organisent permettant d’empêcher de nouvelles aggravations. Dans ce mouvement indigène global, les Yanomamis se mobilisent mais sont encore dans un processus d’apprentissage. De ce fait, ils peinent à percevoir les nombreux enjeux de la politique actuelle. Bien que le droit à l’autodétermination soit garanti par les conventions internationales, ce droit est actuellement menacé par un Congrès national majoritairement anti-indigènes. Secoya accompagne les Yanomamis dans leurs revendications et soutient ce processus d’apprentissage afin qu’ils puissent mieux défendre leurs droits et que le contact avec la société non indigène soit le moins traumatisant possible. 

Secoya travaille aussi dans l’éducation différenciée…

Oui, l’éducation scolaire doit être adaptée à chaque peuple. L’alphabétisation se déroule en langue maternelle et la détermination des cursus se fait avec les indigènes. Il y a donc une formation des professeurs yanomamis dans ce sens. 

En tant qu’infirmière, comment voyez-vous la médecine traditionnelle et la pratique du chamanisme?

Je la respecte, et je ne cesse de requestionner mes pratiques. Au point de considérer l’action spirituelle et communautaire comme des facteurs essentiels à la guérison. Je ne travaille pas avec le chaman, mais en parallèle, dans le respect. J’ai déjà vu des infirmiers entrer en conflit… puis être refusés par la communauté. J’ai, pour ma part, assisté à des résultats impressionnants, notamment lors d’accouchements qui n’avançaient pas. Quand le chaman arrive, le bébé naît. Pour les maladies infectieuses, apportées de l’extérieur, les chamans nous font généralement confiance. Pour eux, ce sont des maladies de Blancs qui doivent donc être guéries par les Blancs. La malaria figure comme l’un de ces fléaux. Les Yanomamis n’y étaient pas confrontés tant qu’ils étaient isolés, avant que des orpailleurs n’entrent sur leur territoire. C’est l’une des causes importantes de mortalité infantile. Pourtant, l’année passée, dans les centres de santé, ils manquaient de traitements. Alors qu’en cas d’épidémie, les médicaments devraient être distribués le plus rapidement possible.