Le monde, version poétique et décalée

Portrait de l'illustratrice Adrienne Barman derrière une grande page blanche.
©Thierry Porchet

Si Adrienne Barman connaît le vertige de la page blanche, elle sait aussi lâcher prise.

Quand elle dessine, la talentueuse illustratrice, graphiste et auteure Adrienne Barman entre dans un état quasi méditatif. Dans sa bulle...

Adrienne Barman ressemble un peu à ses dessins. Avec son côté tendre et singulier. Sa fraîcheur et sa spontanéité. Son sourire facétieux et ses grands yeux en amande. Avec chaleur et naturel, elle nous accueille dans son lumineux appartement à Grandson. Vue plongeante sur le lac irisé. Chatte grassouillette se prélassant paresseusement sur le canapé – une dénommée Lili qui partage son espace félin avec Marcel, dont on ne verra pas ce jour-là pointer le bout de ses moustaches. Bibliothèque abritant différents livres sur la pêche et les champignons, passions du compagnon de l’illustratrice. Masque hirsute et grimaçant du Lötschental habillant un pan de mur. Le décor est planté. La conversation s’engage autour d’une boisson. En toute simplicité. Un entretien levant un coin de voile sur l’univers sensible, original et décalé de la future quadragénaire qui fêtera ses 40 printemps en juillet. De quoi stresser légèrement cette native du Lion qui, pour marquer le cap, s’est fait tatouer sur le poignet une sorte de fougère. «Une plante ancienne aux significations diverses. J’ai fait ce tatouage pour m’affirmer. Avec l’idée, désormais, d’apprendre à dire non. De cesser de me laisser déborder», lance Adrienne Barman qui, malgré un agenda serré, se montrera généreuse avec son temps. Un quotidien rythmé par ses activités d’illustratrice, de graphiste et d’auteure. Avec, à la clef, une œuvre plurielle dont nombre de créations à la portée aussi pédagogique.

Des blancs neige aux empoisonneuses

«J’aime réaliser des dessins qui favorisent l’apprentissage, donnent l’envie de la découverte», souligne la jeune femme travaillant pour des associations, des musées, des écoles, des événements ponctuels, la presse, des privés.... Fonctionnant au coup de cœur. Et jonglant avec ses différentes casquettes. «Je ne me plains pas, l’activité est viable, mais en tant qu’indépendante, il y a beaucoup de choses à faire», relève la polyvalente qui s’est notamment fait connaître par ses drôles d’encyclopédies et des classifications bien à elle. Comme celle consacrée aux animaux et traduite en 17 langues regroupant «les blancs neige», «les bleus ciel», «les bruyants», «les champions de l’apnée», «les disparus», «les montagnards», etc. Dans ce même esprit, elle a logiquement réalisé ensuite un abécédaire des végétaux aussi vendu à l’étranger. Un autre pavé instructif et ludique permettant, au fil des pages de se familiariser avec «les amoureuses de l’eau», «les aromatiques», «les blanches dorées», «les caduques», «les doyennes» ou encore «les empoisonneuses»...

Supplément de charme

«La gestation du projet a duré plusieurs années. Et nécessité d’importantes recherches. Je voulais sortir des cases habituelles tout en étant au plus juste d’un point de vue scientifique. Un gros défi», précise Adrienne Barman qui a passé six années à la réalisation de ces deux tomes. Avec, au final, plusieurs centaines d’animaux et de végétaux croqués. Autant de planches à l’ancienne, l’humour et le côté décalé en prime, qui ont permis à l’illustratrice d’exprimer son amour de la nature, une de ses principales sources d’inspiration. Tout en lançant, en filigrane, une invite à la préserver. «J’ai toujours aimé les animaux. Me balader. Observer de nouvelles plantes. Nous devrions apprendre à cohabiter de manière plus harmonieuse avec les différentes espèces», déclare Adrienne Barman qui a grandi dans un petit village au Tessin, jouant alors souvent dehors. Si ces encyclopédies d’un autre genre – de nouvelles viendront encore enrichir son œuvre – font partie de la marque de fabrique de l’illustratrice, Adrienne Barman se distingue également par sa manière de dessiner les yeux. Toujours ou presque l’un plus grand que l’autre. Avec ce souci de sortir d’une vision trop sage, conventionnelle. Une fantaisie asymétrique qui donne un supplément de charme à ses personnages alors qu’elle confie au passage connaître le vertige de la page blanche. Et affronter angoisses et remises en question en dépit du succès rencontré.

Le bonheur de la simplicité

«Mais depuis que j’ai déménagé de Genève pour la campagne, ça va mieux», assure cette diplômée des Arts déco de Lugano qui a d’abord quitté son Tessin natal pour la ville du bout du lac à l’âge de 20 ans. Elle travaille alors dans un collectif de graphistes et collabore avec le journal Le Courrier comme polygraphe, puis auteure de courtes BD de recettes cuisine avant de se lancer en indépendante en 2007. Et de déménager dans le canton de Vaud huit ans plus tard. «Par amour. Pour mes chats. Pour la vue et l’espace», explique cette pessimiste apaisée quand son crayon court sur le papier. «J’entre alors dans un état quasi méditatif. Une bulle où je me sens bien.» Ouverte, peu encline à porter des jugements sauf sur elle-même, Adrienne Barman se ressource dans les liens tissés avec ses proches, la vision d’un bon film, le temps d’un thé sur la terrasse, en écoutant de la musique ou en méditant... Autant de moments propres à recharger les batteries de cette artiste qui associe le bonheur à la simplicité. Et rêve de prendre de l’altitude... «Je me verrais bien à la montagne, avec des chèvres, des moutons et mes carnets de dessins et mes crayons. J’ai envie de calme», note l’illustratrice assumant un côté casanier. «Je n’aime pas trop les voyages. L’idée de jouer les touristes. Et je souhaite aussi réduire mon empreinte carbone, précise encore celle qui redoute le noir. Je dors mieux quand l’obscurité n’est pas totale. Avec un peu de bruit...» Comme souvent dans les histoires pour petits et grands enfants qu’elle illumine de ses couleurs et de ses traits poétiques. Sa patte espiègle. L’enchantement au rendez-vous.

A découvrir: adrienne.ch