«Le peuple en a marre, car il crève de faim!»

Tétévi Norbert Gbikpi-Benissan
© David Prêtre

Rencontré début novembre à Lomé dans la capitale, puis contacté la semaine dernière, Tétévi Norbert Gbikpi-Benissan s’exprime dans un français tout parisien, héritage de ses études effectuées dans l’Hexagone durant les années 1950 et 1960. Enseignant et syndicaliste, père de huit enfants, il a créé la première centrale syndicale indépendante du Togo en 1991. A 77 ans, il continue de croire qu’une autre Afrique est possible.

Des manifestations s’organisent au Togo pour repousser les élections législatives. Retour sur la situation avec un homme politique de gauche, Tétévi Norbert Gbikpi-Benissan

Le Togo est en ébullition. Le 17, le 29 novembre et le 1erdécembre, des manifestations se sont encore déroulées dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest. Mais aussi parmi la diaspora en Belgique, en Allemagne, aux Etats-Unis ou encore au Nigeria. Au moment de la mise sous presse de ce journal, d’autres mobilisations étaient prévues pour contester la tenue d’élections législatives fixées par le gouvernement le 20 décembre. Des votations qualifiées de mascarade par la coalition de 14 partis politiques de l’opposition (C14) qui demande des réformes préalables. En ligne de mire, la restriction du nombre de mandats présidentiels, et le départ du régime de Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, date du décès de son père, Eyadema, à la tête du pays depuis 1967.

Entretien avec un opposant de toujours, Tétévi Norbert Gbikpi-Benissan, ancien secrétaire général de l’Union nationale des syndicats indépendants du Togo (Unsit) de 1991 à 2012 et, depuis 2013, secrétaire national du Parti démocratique des travailleurs (PA.DE.T - parti d’opposition, hors C14).

 

Pourquoi la tenue ou non de ces élections législatives est-elle si importante?

Le problème du Togo, c’est le problème des élections. Jusqu’à présent, le régime s’est maintenu par la corruption, l’oppression, et la fraude électorale avec l’achat des consciences. Dans sa feuille de route, la Cedeao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, ndlr) préconise des réformes avant la tenue des élections. Il faut revoir la composition de la Céni (Commission électorale nationale indépendante, ndlr) qui décide du moment des élections, de l’enrôlement sur les listes… Et réformer la Cour constitutionnelle qui décide de la validité des élections, alors qu’elle est aux ordres du gouvernement.

Il faut également rectifier le découpage électoral, jusqu’à présent en faveur du gouvernement. Lomé, la capitale et agglomération de plus d’un million d’habitants, fief de l’opposition, a autant de députés qu’une circonscription du nord du pays qui en compte moins de 100000. De surcroît, la diaspora ‒ environ 2 millions de personnes, alors que le pays en dénombre 7 millions ‒ n’a pas le droit de vote. C’est aussi un objet de négociations entre le gouvernement et l’opposition.

Sans réformes préalables, les élections seront, comme d’habitude, pourries. Le pouvoir sera renforcé, s’il détient de nouveau la majorité de l’Assemblée.

Depuis août 2017, le peuple demande le retour intégral à la Constitution originelle de 1992 qui stipule qu’en aucun cas, nul ne peut faire plus de deux mandats (mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois). Aujourd’hui, le président achève son 3e mandat. Et s’il dit être d’accord avec la réintroduction de cet article, il estime qu’il ne doit pas s’appliquer rétroactivement. Ce qui signifie qu’il pourrait se représenter encore deux fois, en 2020 et en 2025. Voilà le tour de passe-passe. Ce retour à la Constitution signifierait le départ immédiat du président.

Aujourd’hui, il y a un risque de chaos. Le peuple en a marre d’être dirigé par la même famille depuis 50 ans, car il crève de faim!

 

L’année passée des mobilisations ont secoué le pays, puis il y a eu un retour au calme…

Le gouvernement a réussi à bloquer les marches, qui représentaient un fort potentiel insurrectionnel. Il a obtenu, avec la pression de la Cedeao, l’arrêt des manifestations, contre l’ouverture de négociations. La C14 s’est fait avoir à ce moment-là, mais a maintenu sa position d’unité.

Le même schéma a déjà eu lieu, dans les années 1990-1991. Lors des grandes revendications populaires conduites par la jeunesse, le peuple voulait le départ d’Eyadema. Les partis, qui venaient d’être libéralisés, ont décidé, à l’instigation de la France et de la «communauté internationale», qu’il fallait finalement négocier.

Depuis l’indépendance, toutes les aspirations du peuple ont été trahies. En commençant par l’assassinat du premier président élu démocratiquement en 1960, Sylvanus Olympio. Puis le parti unique d’Eyadema, avec le soutien de la France, accompagné par une politique économique désastreuse coordonnée par le FMI et la Banque mondiale, ont créé des «éléphants blancs» (réalisations prestigieuses inutiles qui deviennent des gouffres financiers, ndlr) et maintenu le peuple dans la pauvreté. Un livre parle très bien de tout ça: Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux, du journaliste suisse Gilles Labarthe. Le diktat du paiement de la dette est toujours là. C’est un piège sans fin: 15 à 20% du budget est alloué au paiement de la dette. Un pillage, en plus de celui des matières premières. Le Togo ‒ et ce n’est un secret pour personne ‒ fait partie du pré carré de la Françafrique.

 

En 1991, le multipartisme a été mis en place. Où en est la liberté de la presse, la liberté d’expression et celle syndicale?

La liberté de la presse est un étendard du régime. Mais la plupart des journalistes manquent de formation et relaient trop souvent des fake news.

Au cours des marches en 2017, des gens ont été tués, d’autres emprisonnés. Ce dossier des prisonniers politiques est discuté entre le gouvernement et l’opposition qui demande leur libération. Mais leurs listes ne correspondent pas. Pour l’instant, le rapport de force reste en faveur du pouvoir qui contrôle l’armée, avec un phénomène de milices ‒ «les incontrôlés» ‒ encadrées, dans les faits, par les militaires. A noter que des instructeurs français sont aussi présents.

En 1991, avec le retour aux libertés fondamentales, des syndicats indépendants ont été créés, dont l’Unsit. Mais jusqu’à aujourd’hui, il y a une bipartition entre les syndicats indépendants et les syndicats créés par le gouvernement ou qui accompagnent sa politique.

 

Qu’en est-il des grèves de ces dernières années?

Depuis cinq ans, on assiste à un chapelet de grèves, notamment chez les enseignants. Car le gouvernement est incapable d’arranger la situation. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population n’a pas accès à l’eau potable, la moitié vit sous le seuil de pauvreté. Quand il pleut, les banlieues sont sinistrées. Les hôpitaux, les services publics ne fonctionnent pas… Avec le salaire minimum de 35000 francs CFA (60 francs suisses) ‒ et vous ne savez pas à quel point nous avons dû nous battre pour l’obtenir ‒, il est impossible de faire face aux frais de logement, scolaires et médicaux. Ce sont des grèves moins politiques, que de survie.

 

D’où vient alors le sourire impressionnant des Togolais?

Il faut bien qu’on montre nos dents (rire)... On n’a pas grand-chose. C’est un rire souvent jaune. Il y a un fatalisme fondamental, qui vient de la tradition, ou une sorte de résignation liée à la foi religieuse. Les pouvoirs animistes sont encore très forts. Maoulaouè signifie: Dieu le fera. Il y a les fêtes, les liens familiaux. L’habitude de ne pas montrer qu’on souffre. J’ai fait de la prison politique, entre autres pour une histoire de tracts distribués lors du 10e anniversaire de l’arrivée au pouvoir d’Eyadema, en 1977. C’était dur, on était onze dans une cellule, on ne mangeait qu’une fois par jour, on était battu avec des ceinturons et, lors de la saison des pluies, on grelottait. La cellule avait été remplie d’eau boueuse par nos geôliers… Mais bien souvent on n’arrêtait pas de rigoler.

 

Avez-vous toujours l’espoir d’un avenir meilleur pour le peuple togolais?

Oui. Si les élections législatives sont repoussées et les réformes opérées, le pouvoir sera ébranlé. Notre parti politique et d’autres partis de l’opposition réfléchissent comment modifier le rapport de force. Le changement est possible, mais la révolution est nécessaire. A notre avis, les réformes ne suffiront pas.

Tout dépend aussi de la France. Il est très important que la Ve République fiche le camp. Selon nous, Mélenchon pourrait changer les choses dans la Françafrique.

 

Samedi 8 décembre, une marche de protestation des Togolais d’Europe est prévue à Paris.

Plus d’infos : togodebout.info