Le piège

Piégé. Alain-Pierre Rochat-Rochat, dit AP2R, mauvaise langue patentée de la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée) s’était fait avoir dans les grandes largeurs. Faisant preuve d’une roublardise peu habituelle, Ruedi Saurer, le secrétaire général, lui avait collé la corvée de rédiger et de prononcer le discours de départ à la retraite de Jehan Coupeur-Baillif. Plus habitué aux perfidies lancées en aparté qu’aux hommages publics, AP2R séchait lamentablement.

Que pouvait-il bien trouver de positif à dire, de caractéristiques remarquables à mettre en évidence, de faits saillants à évoquer, dans la carrière terne et pas vraiment folichonne de Jehan Coupeur-Baillif? A part le petit scandale lié à son optimisation fiscale du côté de Jersey et du Luxembourg? Mais on ne fait pas vibrer la fibre de l’émotion et de la reconnaissance en parlant de fiscalité!

Il avait fini par faire comme tout le monde et parcouru Internet à la recherche sinon d’un modèle, du moins de suggestions ou d’idées. Il était tombé sur un projet de discours qui commençait par une citation de l’écrivain autrichien Stefan Zweig. Un suicidé, ça partait bien… De plus, la citation concernait, semble-t-il, Joseph Fouché, duc d’Otrante et flic en chef sous de multiples régimes en France (le Directoire, le Consulat et l’Empire). Un tordu de première qui devait sa survie politique à tous les fichiers qu’il détenait sur le milieu politique et au-delà. Zweig disait donc de lui que «presque toujours, la responsabilité confère à l’homme de la grandeur». On laisse à Zweig toute la responsabilité de ce jugement sur la carrière de Fouché. Tout en précisant qu’il voyait néanmoins clair à propos du bonhomme: «Les Girondins tombent, Fouché reste; les Jacobins sont traqués, Fouché reste; le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Royauté et encore l’Empire disparaissent et s’effondrent; mais lui reste toujours debout, lui seul, Fouché, grâce à sa réserve subtile et l’audace qu’il a d’être absolument dépourvu de tout caractère et de pratiquer un manque complet de conviction.»

Le manque de caractère, AP2R pouvait éventuellement le resservir, mais, y aurait-il passé dix ans, que jamais AP2R n’aurait trouvé dans l’action professionnelle de Jehan Coupeur-Baillif de quoi lui donner de la grandeur. A moins de raccourcir de beaucoup le mètre étalon… Visiblement, la responsabilité n’avait pas conféré à l’homme de la grandeur dans le cas de JC-B. 

Même l’apparence de Jehan Coupeur-Baillif n’avait rien de remarquable. Une tête impassible de poisson-lune sur laquelle de temps en temps un sourcil se levait en signe de surprise intéressée. Ajoutez-y une paupière régulièrement tombante – brillez en société: parlez de ptôse de la paupière – et vous aurez le portrait de l’ami Jehan. Qui tenait plus de la nature morte que du portrait de Vélasquez. Et n’arrivait toujours pas à inspirer les ardeurs imaginatives et créatrices d’AP2R.

Quant à la communication de Jehan Coupeur-Baillif… Parmi ses proches collaborateurs, pas nécessairement animés de mauvais sentiment à son égard du reste, les métaphores fleurissaient. L’un évoquait le logiciel parlant mal foutu des débuts de la robotique. L’autre la communication à longue distance avec un téléphone à cadran des années 1930. Du haché, entrecoupé d’absences et de lacunes. Et quand il s’essayait aux langues étrangères, cela ne s’améliorait pas. Avec l’âge, les absences et les somnolences durant les longues séances se multiplièrent. Sa présence d’esprit codait en morse, avec beaucoup d’intervalles, quelques traits et de moins en moins de points…

En laissant traîner ses oreilles dans les couloirs de la Manip, AP2R avait appris qu’une fois à la retraite, Jehan Coupeur-Baillif souhaitait pouvoir se mettre à la pratique de l’art du charpentier. Tiens, un trait singulier, une lueur, peut-être? Si politiquement la dégauchisseuse du charpentier ne devait pas poser de problèmes à Jehan Coupeur-Baillif, AP2R le voyait mal utiliser le harnais pour, en position inconfortable, exposé au froid et à la pluie, travailler dans les hauteurs d’un futur bâtiment. Ou alors il devait s’agir de charpentes de modèles réduits… Ou de charpentier en chambre, mais on les appelle menuisiers d’habitude… Bref, toujours rien sous le clavier d’AP2R.

Il se dit finalement que c’est en forgeant que l’on devient forgeron, que c’est en marchant que se fait le chemin et que seul le premier pas coûte. Il se lança. Début du texte: «Presque toujours, la responsabilité confère à l’homme de la grandeur»…