Le poète qui ne disait pas son nom

monsieur à moustache
© Thierry Porchet

Albert Anor, un homme engagé, admirateur des surréalistes, écrit porté par ses émotions et sensations.  

Figure du militantisme syndical et politique genevois, Albert Anor s’adonne, dans un tout autre style, à la poésie. Son recueil "Ouvert pour inventaire" vient de sortir

Il est l’une des figures genevoises du militantisme de gauche. Engagé au Syndicat des services publics (SSP) depuis 1978 et au Parti socialiste (PS) plus récemment, ce grand monsieur aux lunettes et à la moustache, jeune retraité de l’enseignement, est de tous les combats. On le connaît beaucoup moins bien pour ses talents de poète, un terme qu’il rejette d’ailleurs. «Je ne suis pas un poète, je suis un homme qui écrit. Etre poète, c’est aussi une attitude, une personnalité originale, inclassable et une subversion permanente. Moi, je suis quelqu’un de banal, un père de famille plutôt casanier, discret et qui aime rêver.» Toujours est-il qu’Albert Anor vient de publier un recueil de poèmes, Ouvert pour inventaire, chez L’Harmattan. Admirateur absolu du surréalisme et de son disciple André Breton, Albert Anor a horreur de la poésie factuelle qui raconte quelque chose. Ne lui parlez pas non plus de poésie «engagée». «Pour faire de la poésie, il ne faut pas que des mots, mais des sensations.» Des émotions, du désir, de l’imaginaire, mais aussi partir à la quête de notre inconscient. «Il faut laisser libre cours à ce qui dort en nous.» Dilettante, il écrit «quand ça vient» et quand il en ressent le besoin. «Parfois, je n’écris pas pendant des mois, et puis, il suffit d’un événement, d’une action, d’un regard pour me déclencher une émotion que j’ai envie de coucher sur papier. Je laisse ensuite aller mon imagination, et le fil se déroule.» Attentif à la sonorité des mots qu’il emploie et au principe de la métaphore, notre Genevois pratique la méthode du collage afin de créer de nouvelles images. «Je fais des collages d’idées, de mots, d’impressions et de sensations pour arriver à un tout.»

Ses premiers poèmes, «gnangnan et sentimentalistes», ont été inspirés par son premier amour, mais aussi par la rupture qui a suivi, alors qu’il était encore lycéen. Les années passent. Albert Anor intègre les Beaux-Arts à Genève, notamment la filière arts visuels, il fait son service militaire et, très vite, à peine ses études terminées, il se voit proposer un poste d’enseignant au Cycle d’orientation des Coudriers, où il restera 39 ans. «Il y a 27 ans, au moment où j’ai emménagé aux Acacias et que j’ai quitté mon atelier près de la Servette, j’ai renoué avec mes écritures de jeunesse. Contrairement à la peinture, au dessin ou à la photographie, l’écriture est praticable partout.» Il reprend ses textes, les trie, les retravaille et en écrira de nombreux autres. «C’était une activité marginale, très saucissonnée dans le temps.» Il finira, en 2001, par publier son premier recueil, puis par s’autoéditer.

De l’Espagne à la Suisse

Depuis tout jeune, Albert Anor a un attrait pour l’art. Il n’a pourtant pas évolué là-dedans. Né à Barcelone en 1955, son père, qui a combattu à 19 ans le franquisme au sein des milices ouvrières, est mécanicien réparateur de frigos industriels et voyage, pour son travail, dans toute l’Espagne. Il a sa carte à l’UGT proche des socialistes, mais n’est pas un militant engagé. «Il nous a transmis des valeurs basiques et simples, une vision, celle de pouvoir vivre dignement de son travail.» C’est donc pour des raisons économiques qu’en 1960, il se prépare à partir pour l’Angleterre avec son beau-frère, mais finira par atterrir en Suisse. Albert Anor et sa mère le rejoignent quatre ans plus tard, suivis du frère aîné. «Quitter mon pays n’a pas été un traumatisme pour moi, car je savais que nous allions vers des jours meilleurs.» La famille loge d’abord à Nyon, et l’intégration se révèle difficile. «On se faisait casser la gueule à l’école. Je devais rester avec les autres Espagnols pour nous défendre.» Ils déménagent ensuite à Genève. Albert Anor n’est pas très bon élève. Il décroche quand même son bac en France. «J’ai ensuite travaillé un peu partout pour avoir un aperçu du monde réel du travail.» Il intègre ensuite les Beaux-Arts, où il participe à la création d’une association d’étudiants et commence à enseigner à 22 ans, un métier qui lui permettait de garder du temps pour militer.»

Ancré à gauche

Certains événements favorisent son militantisme. «L’engagement de ma famille lors de la guerre civile espagnole, un oncle mort sur le front de Madrid, mon père blessé, la grève générale de juin 1968, suivie à la télévision alors que j’avais 13 ans, et mon activité contre le nucléaire m’ont particulièrement marqué.» Ses expériences le convainquent qu’il faut être solidement et sérieusement organisé pour changer la société. Aussitôt entré dans le monde du travail, il adhère au SSP et à la Jeunesse socialiste. «Me syndiquer était une évidence. Je me suis investi en tant que délégué dans mon établissement pour défendre nos conditions de travail, les collègues et combattre les attaques successives que nous avons subies.» Après avoir contribué à reconstituer un groupe enseignement au SSP, il intègre le comité de région, le comité directeur et devient président de la région de Genève de 2016 à 2018. Son engagement politique est plus tumultueux. «J’ai quitté la JS pour aller à la Ligue marxiste révolutionnaire qui est devenue le Parti socialiste ouvrier dans le but de construire un parti révolutionnaire.» Il revient au PS, mais se place à la gauche du parti. «Je suis très critique vis-à-vis de la ligne du parti, mais historiquement, il représente l’expression de la classe ouvrière, et je pense qu’il vaut mieux combattre depuis l’intérieur plutôt que d’aller renforcer une extrême gauche divisée et faible.» S’il se dit en «phase de transition» et entend lâcher petit à petit ses activités militantes pour se consacrer davantage à l’écriture et aux arts plastiques, notre délégué à l’USS porte encore plusieurs combats. «Je vais me battre contre RFFA, contre le démantèlement de la fonction publique genevoise et je prépare activement la grève des femmes.»

Ouvert pour inventaire

Lecture et rencontre en présence de l'auteur le samedi 13 octobre à 17h30, à la Librairie Le Rameau d'Or à Genève. Entrée libre.