Le salaire horloger de la Vallée est en retard

Mickaël Béday
© Thierry Porchet

«Le salaire doit permettre aux travailleurs de s’émanciper et non de s’appauvrir et de ne recevoir que les miettes de leurs efforts quotidiens», a lancé l’horloger Mickaël Béday à ses collègues, les invitant à s’unir pour obtenir des améliorations. 

Réunis au Sentier, quelque 280 salariés de l’horlogerie combière exigent une meilleure répartition des fruits de leur travail

Réunis en assemblée jeudi dernier à la Cantine du Sentier, les horlogers de la Vallée de Joux ont plébiscité des augmentations salariales. Selon le décompte d’Unia, 280 personnes provenant de l’ensemble des manufactures combières ont participé à cette réunion convoquée par le Comité des horlogers vaudois du syndicat. Une mobilisation de bon augure alors que doivent reprendre cette semaine les négociations sur les salaires minimaux. Ceux-ci ne sont pas fixés par la Convention collective de travail des industries horlogères et microtechniques, mais négociés d’année en année par canton ou région.

Alors que la Vallée de Joux est le berceau de la haute horlogerie et concentre des activités haut de gamme générant de confortables marges, les salaires minimaux y accusent du retard sur les cantons de Neuchâtel et de Genève. Un travailleur non qualifié gagnera ainsi 3540 francs au Brassus, tandis qu’il pourra prétendre à 3700 francs à La Chaux-de-Fonds. L’écart se retrouve dans le salaire médian. Il avoisine les 4700 francs dans la vallée vaudoise, d’après les estimations d’Unia, soit près de 600 francs de moins que le salaire médian de l’ensemble de la branche en Suisse.

«La reprise horlogère est bonne, mais elle ne se traduit pas par une répartition des richesses sous la forme d’augmentations de salaire», explique Camille Golay, secrétaire syndicale d’Unia à la Vallée de Joux. Pour cette horlogère de métier, la bonne participation à cette assemblée est un «signe significatif, qui montre qu’il y a un ras-le-bol à la Vallée». «A chaque fois que j’interroge des collègues, il y a une constante, ils me disent qu’ils n’ont pas été augmentés depuis des années, confie un horloger de Vacheron Constantin. Ce n’est pas normal dans un groupe comme Richemont qui enregistre d’importants bénéfices.»

«C’est nous qui créons la valeur»

Ce sentiment de ne pas toucher sa juste part, les horlogers l’ont exprimé en applaudissant vigoureusement le discours très combatif du délégué syndical de la société Dubois Dépraz, Mickaël Béday. Alors que «les cadences de production ne cessent d’augmenter, le renchérissement salarial ne couvre même pas la hausse des primes maladie», a relevé le militant du comité horloger. Pourtant «le salaire doit permettre aux travailleurs de s’émanciper et non de s’appauvrir et de ne recevoir que les miettes de leurs efforts quotidiens». «Qui crée, dessine, découpe, polit, monte, assemble, règle et contrôle? Notre patron? Notre DRH? Notre commercial? C’est nous, les travailleurs, nous sommes les seuls qui produisons et créons de la valeur. Les actionnaires et les patrons ne créent absolument aucune valeur, aucun travail.» Et, d’ailleurs, «les patrons ont peur de la mobilisation des salariés, car ils savent que ce sont les travailleurs qui paient leur salaire et les dividendes de leurs actionnaires». «Nous, les travailleurs, sommes une force qui sommeille. Nous sommes bien plus puissants que nous ne pouvons nous l’imaginer.» Encore faut-il en prendre conscience et tel est le rôle du syndicat. «Aucun parti ne peut nous aider, aucune administration ne peut nous aider, a prévenu le jeune homme. Seule l’union des travailleurs peut amener le changement et ce rassemblement est possible grâce au syndicat.»

«Un patron ne donne jamais rien»

Attablés entre collègues autour d’une assiette d’émincé, les participants ont ensuite écouté Gérard Filoche. Venu de Paris à l’invitation d’Unia, le syndicaliste et ancien inspecteur du travail français a consacré son intervention au salariat et aux salariés, c’est-à-dire «ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre». «Un patron ne donne pas du travail, non, il ne donne jamais rien un patron, il achète du travail, il doit réaliser une marge sur ce travail et cette marge doit être maximale dans le système capitaliste. Le capitalisme, ce n’est pas le profit, c’est le profit maximum», a lancé Gérard Filoche en plaidant la défense du Code du travail – «les droits de l’homme et de la femme au travail» –, des conventions collectives et de la protection sociale.

Avant que les travailleurs ne retournent à leurs établis, Mickaël Béday et Catherine Arnaud, présidente du Comité des horlogers vaudois, ont invité les participants à continuer de s’engager. «Nous avons créé un comité d’action salariale dans le but d’augmenter les salaires minimums et les salaires réels. C’est un travail de longue haleine qui débute», a dit la déléguée d’Audemars Piguet, qui a répété le leitmotiv de la réunion: «L’union fait la force, ce n’est que tous ensemble que nous pouvons faire bouger notre syndicat et faire évoluer le patronat.» 

En France, «ça va péter», prédit Gérard Filoche

Gérard FlocheGérard Filoche juge la situation sociale en France «explosive». Le 14 juin, le Parlement français a adopté le «nouveau pacte ferroviaire», une loi qui va transformer la SNCF en société anonyme, supprimer le statut de cheminot pour les nouvelles embauches et ouvrir le réseau ferré à la concurrence. La CGT et Sud-Rail ont annoncé leur volonté de poursuivre durant l’été le mouvement de grève entamé début avril. De quoi maintenir la pression jusqu’à la rentrée qui s’annonce chaude. «Le Gouvernement prévoit pour la rentrée la casse des retraites et la suppression des cotisations sociales», explique l’ancien inspecteur du travail. «Vu que Macron est provocateur, brutal et qu’il ne dispose pas de base sociale – son parti, c’est des vendeurs de Tupperware –, je pense que ça va péter», estime l’auteur de Macron ou la casse sociale (Editions l'Archipel) qui, avec ses camarades de la Gauche démocratique et sociale, a quitté l’année dernière le Parti socialiste. «On cherche maintenant à reconstruire une maison commune de la gauche.»