L’éclatement des collectifs à l’école et au travail: une analyse en miroir

Des bureaux vus de l'extérieur. Des personnes isolées.
© Olivier Vogelsang

L’autoritarisme a fait son nid dans le monde du travail. Obnubilé par les chartes d’entreprise et les discours édulcorés, le salarié ne se rend pas compte qu’il est surveillé, épié, contrôlé, évalué en continu.

Derrière les nouvelles méthodes de management et l’illusion de la performance se cache une idéologie totalitaire, privant les salariés, comme les écoliers, de leur esprit critique et de moyens de résistance

Dans les contrées idylliques d’une Suisse innocente se cachent des tortionnaires qui tentent de soumettre les employés au nom du profit et du pouvoir. Dans ce paysage de carte postale, il est difficile de croire que des hommes et des femmes souffrent en silence. Pourtant, dans les rets du pouvoir, il se passe des choses de l’ordre de l’indicible. Les employés sont utilisés, évalués, puis jetés. Remplaçables à merci, leur savoir et leur travail n’ont plus de valeur. Lutter pour réaliser du beau travail dans un environnement hostile, en mutation permanente, qui engendre des contraintes supplémentaires et du travail empêché: voici le lot quotidien de nombreux salariés. Les pratiques managériales prônées par la classe dominante sont teintées d’une idéologie tentaculaire: le libéralisme. Elles y puisent leurs techniques, toutes plus violentes les unes que les autres. Violentes, car elles sont sournoises. Et car elles visent des personnes qui pensent, qui sont saines et qui refusent de se soumettre à un ordre du monde absurde tel que le système capitaliste. Dans les secteurs privé et public, la vague néolibérale a emporté avec elle les collectifs de travail qui ont été démantelés, déstructurés au nom des impératifs de performance. Force est de constater que, depuis quelques années, les collectifs subissent le même sort à l’école.

Fraîchement diplômée d’une haute école pédagogique, une enseignante juge opportun de nommer un élève surveillant de vestiaire. Hier, on les appelait les mouchards, ils étaient mal vus. Aujourd’hui, ils sont mis sur un piédestal. Les cours de gym, laboratoires de la délation? On n’est pas loin des ateliers de team-building ou autres mesquineries du management moderne! Sauf que les enfants n’y voient que du feu. Ils trouvent tout à fait normal de dénoncer leurs petits camarades turbulents; à l’ère de l’open-space et de la surveillance, ce genre de pratique, pur produit du système capitaliste, s’inscrit dans la politique sécuritaire hautement répressive qui règne dans notre pays. Du contrôle social, il y en a toujours eu, mais à d’autres époques, les dirigeants et leurs sbires, à l’instar du surveillant Le Bouillon dans Les récrés du petit Nicolas, de Sempé et Goscinny, étaient nettement mieux reconnaissables. Il était alors plus aisé de se rebeller contre une autorité puisqu’elle était clairement identifiée comme telle.

L’étau se resserre sur les salariés

Le régime totalitaire a bel et bien fait son nid sous nos latitudes. Obnubilé par les chartes d’entreprise et les discours édulcorés, le salarié ne se rend pas compte qu’il est surveillé, épié, contrôlé, évalué en continu. La classe dominante se sert des outils de gestion comme prétexte pour conserver ses privilèges et se maintenir au pouvoir. Du responsable des ressources humaines au préposé à la protection des données, en passant par la cheffe de la communication et la responsable de la numérisation, les métiers de la gestion sont à l’honneur. Les gestionnaires ont appris à mettre leur cerveau en berne; leur vision du monde est binaire; leur activité se cantonne à classifier, répertorier, quantifier, décortiquer, saucissonner le travail réel de manière à le rendre totalement décontextualisé. Tout en dénigrant le travail des subalternes, les petits chefs s’approprient sans scrupule leurs accomplissements. Les rapports de force sont tout à coup exacerbés par la lumière crue des luttes pour le pouvoir. Le temps d’un soubresaut de lucidité, les employés entrevoient le désastre. Mais, gagnés par la désillusion et incapables de mettre en place des stratégies de résistance collective, ils sont broyés par la logique implacable des exploitants. C’est pourtant dans cette brèche que le vent de la révolte devrait souffler.

Les inégalités se creusent, les collectifs s’étiolent au travail comme à l’école, et on veut nous faire croire que c’est pour notre bien. Le loup justifie son apparence par un impératif d’excellence: «C’est pour mieux te manager, mon enfant.» Selon Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique, auteurs de l’ouvrage Le capitalisme paradoxant – Un système qui rend fou, les méthodes entrepreneuriales, telles que le culte de la performance et l’obsession du classement, ne sont plus réservées au seul monde de l’entreprise, mais envahissent la vie sociale. Dans certains établissements scolaires, il est dorénavant admis que toutes les classes dès la 3e Harmos soient dissoutes et recomposées chaque année. Quoi de mieux pour anéantir les collectifs? Encore une preuve que l’idéologie néolibérale s’infiltre jusque sur les bancs de l’école. Dans certaines classes, il n’y a plus de pupitres; tout comme les salariés dont le bureau se résume à un simple chariot, les élèves n’ont plus de place attitrée. En plus d’être totalement absurde, le changement perpétuel empêche les enfants de tisser des liens. Privés de pupitre, les élèves n’ont tout simplement plus voix au chapitre.

Interchangeabilité des uns, enracinement des autres

Pour justifier sa démarche, la direction dépense des sommes colossales en faveur des sociétés de conseil afin de s’appuyer sur les conclusions d’«experts». Ces consultants empêchent les salariés d’exercer leur métier en leur imposant des tâches inutiles, mais «vendues» comme des innovations. Les équipes se font et se défont au rythme des saisons, sans égard pour les collaborations qui fonctionnent bien. Les mesures d’économie ne s’appliquent pas à ceux qui orchestrent les réorganisations: seuls les employés subalternes y sont soumis. Pour s’en convaincre, observons simplement l’acharnement avec lequel les dirigeants s’accrochent à leurs places! Au prétexte de l’accroissement de la performance, de nombreuses prestations sont externalisées, alors qu’elles jouent un rôle essentiel dans l’entreprise; des employés sont ainsi licenciés ou affectés à un autre service au mépris de leur ancienneté et de leur expérience. Ces pratiques de sous-traitance constituent une perte de savoir et un appauvrissement pour la collectivité.

Comment être créatifs, affirmés, inspirés et engagés tout en étant capables de se désengager rapidement pour se consacrer à une autre tâche? Ces messages contradictoires sont d’une telle absurdité qu’ils ont un effet anesthésiant et entravent ainsi toute velléité de résistance. Les individus sont poussés dans leurs retranchements, seuls face au désespoir, ils sont mis en concurrence. Quand la direction se gargarise à coup d’organigrammes et s’acharne à déplacer les pions sur l’échiquier, les employés sont au taquet, triment pour suivre la cadence et respecter les délais. Ce dénigrement est le simple reflet de la valeur que les managers accordent au travail réel. Pour faire du beau boulot, les travailleurs doivent se surpasser sans cesse. L’excellence devient la norme. Ils essaient de tenir à tout prix. Ils ont leur fierté.

D’une scolarité néolibérale vers un nouveau paradigme

Le champ éducatif n’est pas à l’abri de l’idéologie néolibérale. Tous les professionnels ont les yeux braqués sur le comportement des bambins, estampillés par toutes sortes de «smileys» virant du vert au rouge. L’enseignement axé sur le développement des compétences sociales prend des proportions phénoménales alors que les élèves n’ont paradoxalement plus l’occasion d’entrer en relation. Un des moyens de lutter contre l’hégémonie capitaliste serait d’enseigner d’autres manières de penser à nos enfants, en leur expliquant que différents modèles ont existé et vont succéder à celui qui est présenté comme le seul modèle viable.

Forger l’esprit critique, stimuler la créativité, laisser libre cours à l’imagination ne sont pas la panacée de l’école, ni de l’entreprise d’ailleurs. Pourtant, c’est en rêvant à d’autres possibles que l’enfant construit son humanité. Prendre soin de la curiosité de l’enfant est un art tout en finesse. Or, la société de gestion, qui a envahi l’école, est allergique à l’effort, elle attend des résultats mesurables sur-le-champ. Les méthodes d’apprentissage par objectif prônent le quantifiable, l’attendu, l’homogène, le normé. Aucune place n’est accordée à une éducation qui procède par tâtonnements et qui n’avance pas toujours en terrain connu. L’école a toujours été le reflet de la société puisque c’est par le biais de cette institution que se reproduisent les inégalités sociales. Il est dès lors peu surprenant de constater que l’école est devenue un lieu de consommation du savoir par excellence, avec des parents et des enfants toujours plus exigeants, qui se plaignent dès qu’ils ont l’impression de ne pas en avoir assez pour leur argent. Le personnel enseignant se cantonne à la recherche de défauts de fabrication au moyen de grilles et de formulaires d’évaluation. Au lieu de former des futurs citoyens, l’école produit de vrais consommateurs qui excellent en calcul… d’épiciers!

Un mécanisme pernicieux pour empêcher la lutte

Dans les organisations hypermodernes, il n’est plus possible de repérer les figures du pouvoir. Pourtant le fait de connaître les alliés et les ennemis constitue justement une condition nécessaire aux luttes collectives. Cette connaissance permet notamment de préserver un espace propice à la réflexion, à la rêverie et à la révolte. Or, lorsqu’ils sont soumis à un rythme effréné, les travailleurs ne trouvent plus le temps de penser, ni de créer des espaces de délibération. Et sans espaces pour discuter des problèmes dans le métier, les travailleurs ne font plus autorité et, de ce fait, ne peuvent plus résister à la pression accrue, explique le professeur de psychologie du travail Yves Clot. Paradoxalement, bien qu’ils atteignent les objectifs à un niveau d’exigence élevé, il n’existe pas de contrepartie à leur engagement; leurs efforts restent invisibilisés et non reconnus. Pire encore, le travail accapare leur être de façon permanente. Cette intrusion dans le sommeil et dans l’imaginaire annihile toute forme de résistance. La pensée du travail devient omniprésente; une obsession qui empêche de lutter et même de fuir.


Version raccourcie de l’article paru dans la Revue [petite] enfance, no 134, janvier 2021.

L’article intégral est accessible sur le site: revuepetiteenfance.ch

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