L’école qui murmure à l’oreille des chevaux

 Un tableau sensuel entre cheval et acrobate.
© Neil Labrador

Un tableau sensuel entre cheval et acrobate.

Une approche entre chevaux, arts du cirque et humains. C’est ce que propose l’école Shanju, engagée dans une démarche hors du commun. Visite

Perdue au milieu du village de Gimel (VD), à l’orée des bois, se cache, en contrebas de la route de Longirod, l’école Shanju. Dissimulée derrière un pâté de maisons, la petite école se fond dans la nature qui l’entoure. Entre caravanes et chevaux, le cadre est idyllique pour quiconque aime la tranquillité. Le 30 juin dernier, en soirée, les deux manèges (intérieur et extérieur) ont accueilli la troupe de Shanju pour une présentation de son travail. Equilibrisme. Voltige. Travail avec des tissus et acrobaties au sol. Empreints de poésie, les numéros se sont enchaînés telles des peintures aux couleurs tantôt sombres puis lumineuses. Point fort de la représentation: une fusion entre hommes et chevaux.

Ecoute de l’animal

Ce doux mélange, c’est la marque de fabrique de l’école Shanju dirigée par Shantih Breikers et Judith Zagury. Fondée il y a dix-sept ans, elle compte une centaine d’élèves et organise des cours d’acrobatie, d’aérien et d’équitation pour les jeunes. Des stages, pour les enfants de 5 à 14 ans, sont également proposés tout au long de l’année durant les vacances scolaires. Shantih Breikers s’occupe des cours de cirque et sa compagne de ceux d’équitation. Une approche d’ailleurs toute particulière de celle-ci puisqu’elle se base sur le contact et l’écoute de l’animal.

«On n’a jamais voulu imposer une vision quelconque dans nos spectacles ou à nos élèves, mais plutôt partager notre vécu avec les chevaux», explique le responsable. Pour lui, le cirque est un style de vie plutôt qu’une technique artistique et c’est ce qu’il tente de transmettre à ses élèves. «Je ne vais pas donner un cours de jonglage pour former des jongleurs», ajoute-t-il encore. La démarche porte sur le partage de ses connaissances, l’observation et le respect des autres et des bêtes. Quant à sa méthode de travail, elle est vite résumée: il n’en a pas! Pour ce Parisien arrivé en Suisse il y a une vingtaine d’années, chaque leçon s’improvise en fonction de ses interlocuteurs. «Je ne prépare jamais mes cours à l’avance. Pour moi, la préparation tue l’observation.» Un fonctionnement qu’il affirme avoir mis en place avec l’expérience.

Un parcours unique

Vivant sur le lieu même du cirque à Gimel, la famille fait partie intégrante du décor. Entre une petite fille de 10 ans, leurs vingt chevaux, deux chiens, deux chèvres, un mouton et une quinzaine de poules, Shantih Breikers et sa femme ont de quoi s’occuper. Leur fillette, Baladine, est déjà passionnée par les chevaux et le cirque. Elle prend d’ailleurs des cours avec les autres élèves presque tous les jours. «Nous la laissons libre de ses choix mais j’avoue que, vu l’endroit où l’on vit, c’est un soulagement qu’elle aime ça!» raconte le père en souriant.

C’est grâce aux chevaux que Shantih Breikers découvre le cirque à 14 ans à l’école Fratellini à Paris, une des premières écoles de cirque en Europe. N’ayant jamais vu de spectacles de ce genre pendant son enfance, le jeune Parisien tombe amoureux de cet art et cette nouvelle passion l’amène au Centre national des arts du cirque (CNAC) à Châlons-en-Champagne en France où il fait ses premiers pas en tant que professionnel, à seulement 16 ans. Il y vit les prémices d’une carrière de circassien qu’il mènera par la suite pendant six ans aux côtés de Bartabas au Théâtre Equestre Zingaro. Il y réalise plusieurs spectacles en tant que cavalier acrobate/voltigeur. Mais le jeune homme d’alors estime sa formation incomplète et décide de peaufiner son apprentissage dans la danse. «Le travail d’équilibre ainsi que celui rythmique et musical propre à cette discipline est en fait assez proche de celui effectué avec les chevaux.» Il entre ensuite à l’école Rudra-Béjart à Lausanne. Il collabore avec la compagnie puis, sa formation de danseur professionnel acquise, il la quitte deux ans plus tard. Il prend en parallèle plusieurs cours au sein de la compagnie de Pina Bausch mais, après une blessure au genou, il ne peut continuer de pratiquer son art à haut niveau. Au même moment, on lui propose de reprendre un lieu à Ecublens où il pourra lancer sa propre école de cirque. Il accepte. L’aventure démarre… en musique aussi.

Harmonie musicale

Il suffit de voir quelques spectacles de la troupe pour comprendre l’importance de la musique dans les représentations. «L’origine de mes créations provient très souvent de musiques que j’entends et qui me font penser à une personne ou à un cheval», précise Shantih Breikers qui s’occupe de la sélection musicale dans les spectacles. «Il est pour moi difficile de me limiter à un seul groupe, car j’ai besoin de quelque chose de très polyvalent mêlant différents styles», souligne le directeur.

Cette harmonie de la musique, Shantih Breikers la recherche aussi avec les animaux. Il essaie de sortir de cette vision des chevaux utilisés comme des objets ou des instruments. «On travaille en les observant. C’est une approche commune dans le temps», explique-t-il. Une démarche exigeante. «Pour faire du cirque dans cet esprit, il faut être capable de s’investir totalement, de renoncer à son confort.»

Plus d’informations: www.shanju.ch

 

 

La troupe, une grande famille

 

Deux élèves de la troupe Shanju livrent leur impression sur l’école.

Dariouche, 26 ans, études universitaires dans le domaine de la durabilité

C’est en travaillant sa souplesse sur un tapis de gym que Dariouche raconte ses débuts au cirque Shanju. «Je suis là depuis l’ouverture de l’école! Mes parents étaient très proches de Shantih et Judith et c’est eux qui m’ont poussé à commencer quand j’étais petit.» Elève depuis seize ans au sein de l’école, il connaît bien les directeurs et considère la troupe comme sa deuxième famille. Spécialiste des acrobaties au sol, il explique, entre deux grands écarts, qu’il a d’abord commencé par toucher à tous les arts proposés avant de se spécialiser. En plus, le circassien prend encore des cours de théâtre avec Judith et d’autres de danse en dehors de l’école. Mais il ne rêve pas d’en faire son métier. «Je travaille avec des gens que j’aime, pour le plaisir.» Pour Dariouche, le fait que les personnes de la troupe n’aient pas que le cirque dans leur vie se remarque dans leurs spectacles. «On ne joue pas nos vies sur scène. On a plus de fraîcheur.» Pour lui, l’avenir du cirque se trouve dans la polyvalence et la pluralité. «Je pense qu’il ne faut pas avoir de spécialités, il faut essayer plein de choses en mêlant plusieurs disciplines.» Il affirme encore que le cirque comporte différents avantages au quotidien: il lui permet de se sentir mieux dans son corps, de mieux connaître sa musculature et ses limites.

Julie, 20 ans, études universitaires en Lettres

C’est dans une petite yourte que Julie explique son rapport au cirque Shanju: «J’avais 6 ans quand mes parents sont tombés sur une émission qui parlait de l’école Shanju. Moi ce qui m’intéressait c’était surtout les chevaux, alors ils m’ont inscrite à un stage et j’ai adoré. Ça fait quatorze ans maintenant.» Cette année a été un peu compliquée pour Julie qui a dû gérer ses études et ses deux passions, le cirque et la danse. «Depuis qu’ils ont déménagé à Gimel, je ne viens plus qu’une fois par semaine.» Spécialisée dans les aériens, le tissu en particulier, la jeune femme définit l’école comme un laboratoire: «On expérimente beaucoup et on touche à tout. C’est une perpétuelle recherche de nouveaux terrains artistiques. Ce n’est vraiment pas un cirque traditionnel.» Elle ajoute que la réflexion sur les rapports hommes-chevaux est très importante chez Shanju. «Le travail avec les animaux est très controversé et c’est intéressant de réfléchir à la question: comment collaborer éthiquement avec un cheval?» Sa profession? Julie l’imagine dans un mélange de cirque et de danse. Elle part d’ailleurs l’année prochaine pour une formation de danseuse en Israël.