"Les apprentis issus de la migration sont conscients de la chance qu’ils ont"

Portraits d'une pharmacienne et de son apprentie.
© Thierry Porchet

Banna, originaire d’Asmara, Erythrée, qui vient de terminer son apprentissage d’assistante en pharmacie et Valeh Berclaz-Fakhfouri, gérante de la pharmacie Amavita Conod à Lausanne.

Deux patrons ont fait le choix d’engager des jeunes réfugiés comme apprentis. Ce n’est toutefois pas l’altruisme qui a motivé leur décision, mais bien la conviction qu’il s’agissait là des candidats les plus prometteurs. Témoignages

Lorsqu’ils ont effectué un stage et fait connaissance avec leurs futurs patrons, Amir, originaire d’Afghanistan, et Banna, Erythréenne, avaient encore «de grosses lacunes en français». Cela n’a pas empêché la pharmacienne et le coiffeur de voir en eux les candidats idéals. Situés en plein centre de Lausanne, la pharmacie Amavita Conod et le salon de coiffure Incognito sont des enseignes très fréquentées, où l’on attend de l’équipe qu’elle fasse preuve de dynamisme. Les deux maîtres d’apprentissage ont vite compris que la grande motivation des deux jeunes candidats et leur parcours de vie feraient la différence.
Contrairement à Banna, Amir a eu la chance de pouvoir accéder au PAI (préapprentissage d’intégration). Cette mesure, lancée en 2018, permet aux jeunes de 16 à 35 ans de bénéficier d’un soutien spécifique durant une année, afin «d’acquérir dans un contexte professionnel les compétences de base requises pour entreprendre une formation professionnelle initiale» et intégrer une filière AFP ou CFC l’année suivante (plus d'infos sur: sem.ch). Tout d’abord prévu pour une durée de quatre ans, le PAI devenu PAI+ vient d’être étendu aux adolescents et aux jeunes adultes en dehors du domaine de l’asile, originaires de pays de l’UE/AELE et d’Etats tiers «qui présentent des lacunes en termes de formation».


«Elle s’est très vite intégrée à notre équipe multiculturelle»

Originaire d’Iran, Valeh Berclaz est arrivée en Suisse en 1991, à l’âge de 19 ans, pour ses études. «J’ai dû apprendre le français et j’ai commencé l’université en septembre 1992, après avoir passé mon examen d’équivalence du Baccalauréat. J’ai obtenu mon diplôme de pharmacienne en 1998, et j’ai tout de suite commencé à travailler, car à ce moment-là mon mari avait repris des études. Je n’ai pas eu de répit!

J’ai débuté dans une autre pharmacie Amavita du quartier sous-gare alors que j’étais encore étudiante. J’en ai été la gérante pendant douze ans, avant de devenir responsable de celle-ci en 2015. La pharmacie où je travaillais avant n’était pas aussi multiculturelle que celle-ci, c’était une pharmacie de quartier, plus classique. Quand je suis arrivée ici, l’ancien gérant avait déjà engagé un apprenti et une employée originaires d’Erythrée. Il y avait déjà cette tradition d’embaucher des collègues de partout. J’ai trouvé cela extraordinaire. On n’engageait toutefois pas de préapprentis, et c’est ce qui a été chouette à mon arrivée, car j’ai réalisé que j’avais le droit d’engager ces jeunes en préapprentissage, pour leur permettre de se préparer à l’apprentissage.

On a commencé avec un apprenti portugais. Quand il a débuté son préapprentissage, João était extrêmement timide, mais petit à petit, il s’est épanoui et a mené sa formation avec d’excellents résultats, il a fini avec une moyenne de dingue. Avoir eu João en préapprentissage m’a vraiment motivée à renouveler cela, et Banna est venue juste après.»

«Les collègues ici à la pharmacie m’ont aidée, je posais beaucoup de questions et ils corrigeaient mes fautes de français. A l’école aussi, les professeurs m’expliquaient quand je ne comprenais pas», se souvient Banna, arrivée seule en Suisse il y a huit ans, à l’âge de 18 ans. «Au début de ma recherche d’apprentissage, j’ai fait des stages dans des EMS, mais je n’ai pas trop aimé. Ensuite, j’ai été en stage dans deux autres pharmacies, avant d’arriver dans celle-ci, où j’ai été engagée. Le domaine de la santé m’avait toujours intéressé. Aux cours, j’étais la seule Erythréenne.»

Hypermotivés...

«Ces jeunes viennent faire des stages chez nous, et on voit tout de suite à quel point la personne est motivée, on se trompe rarement! sourit la pharmacienne. Si la personne n’a pas du tout le niveau, elle ne peut pas simuler durant toute une semaine! On voit le dynamisme, car chez nous, ça y va, il faut être au taquet. Banna a fait son stage d’une semaine, on a fait un petit test, et on s’est dit qu’il fallait l’engager. Elle a très vite progressé, c’était incroyable. On a ensuite eu Rodrigo, qui vient d’Equateur et débute maintenant sa 1re année, et Leyla, originaire du Kurdistan irakien, qui a déjà un niveau tellement bon qu’elle pourra faire le cursus accéléré, en deux ans au lieu de trois.

Banna a énormément de mérite, car au début, le français, ce n’était pas encore ça! Elle a beaucoup travaillé. On a vraiment de la chance de l’avoir parmi nous. Sa personnalité joyeuse, sa ponctualité et son dynamisme sont très appréciables. Ce n’est pas quelqu’un que l’on doit motiver le matin et elle s’est très vite intégrée à notre équipe multiculturelle. Anne-Marie, une amie professeure de français retraitée avait aussi commencé à lui donner des cours une fois par semaine, gratuitement. Malheureusement, avec l’arrivée de la pandémie, on a dû arrêter…

Les apprentis issus de la migration sont conscients de la chance qu’ils ont. Avec un jeune d’ici qui a toujours tout eu, à la moindre petite remarque, les parents sont là, on vous convoque avec le commissaire d’apprentissage… Et là, on explique qu’on ne lui a rien dit, si ce n’est d’arriver à l’heure ou conseillé de ne pas aller à un concert à Paris le jeudi puis d’être absent le lundi…!

Il me semble qu’en venant d’ailleurs, on apprécie plus la chance qui nous est donnée, moi y compris. Tous les jours, je dis: “Merci mon Dieu, quelle chance j’ai eue de venir en Suisse!” Après avoir traversé des choses difficiles, on passe outre les petites contrariétés et on ne boude pas pendant deux semaines pour ça! Alors, je trouve cela beaucoup plus simple. Le monde a aussi changé, l’apprenti ne nettoie plus les toilettes, ne fait pas le ménage, mais il fait le boulot de base. Banna ne va toutefois pas tirer la tête si je lui dis: “Vous donneriez un coup d’aspi devant la porte?”, à la limite, elle va même prendre d’elle-même l’initiative de le faire. Ça ne nous atteint pas ce genre de chose et c’est plus agréable, franchement. Ils sont là, ils savent pourquoi, ils sont hypermotivés et se donnent à fond, je trouve ça génial!»


«Les jeunes d’ici n’ont pas la même culture du travail»

Un coiffeur et son apprenti.
Amir Mosavi, originaire de Mazâr-e Sharîf, Afghanistan, en dernière année de CFC de coiffure et Christophe Favre, coiffeur chez Incognito Barb’hair Shop, Lausanne, Flon. © Thierry Porchet

 

Jusqu’au début septembre, Christophe Favre gérait le très chic salon de coiffure Tony & Guy, avec son associé. Il l’a tout récemment quitté pour intégrer le salon Incognito, dans le quartier du Flon, et a emmené son apprenti avec lui.

«Amir est le 3e apprenti que je forme, et je n’avais jamais engagé de réfugiés auparavant. Les deux premières fois, c’était des Suisses, l’une était la filleule de mon associé, la 2e devait refaire son apprentissage, car ça n’avait pas été avec son ancien patron. J’ai un ami qui travaille avec l’EVAM et, un jour, il m’a dit: “J’ai un petit jeune qui aimerait faire un stage, est-ce que ça te dit qu’il vienne chez toi?” On s’est rencontrés comme ça. Il a fait trois jours, et j’ai directement décidé de l’engager. J’avais déjà eu des échos positifs, car il avait effectué un stage dans un autre salon où je connais tout le monde, une Afghane y travaille, et elle m’avait dit qu’Amir était “un bon élément”.

Quand on cherche des apprentis, parmi les stagiaires qui viennent chez nous, on voit assez rapidement qui a l’esprit d’initiative, qui se bouge un peu plus que les autres… il y a de tout, et c’est vrai qu’Amir sortait du lot! Il était réveillé, on va dire. Il voyait tout, faisait les choses, a vite été à l’aise malgré le fait qu’il ne parlait pas bien le français, c’est ce qui était étonnant, ça ne le dérangeait absolument pas! Il était super dégourdi, c’est pour ça que mon choix s’est porté sur lui, il fallait vraiment lui donner sa chance.»

«Au début, en cherchant un apprentissage, je n’envisageais pas spécialement la coiffure, mais ma sœur m’a convaincu d’essayer, et ça m’a plu, explique le jeune homme de bientôt 24 ans. Les cours, ce n’est pas facile, mais à la maison, ma sœur m’aide, et j’ai aussi deux heures de cours par semaine à Accent où je reçois un appui pour faire les leçons.»

A l’évocation des patrons hésitant à engager des personnes issues de l’asile, Christophe assure qu’il n’avait pour sa part aucun a priori. «Des Suisses qui sont en retard, qui ont toujours des problèmes, j’en connais! Il ne faut donc pas stigmatiser les étrangers. Je pense que les jeunes d’ici n’ont pas la même culture du travail», remarque le baroudeur, qui a eu «l’occasion de voir comment les choses se passaient ailleurs».

Progression très rapide

«Amir avait déjà travaillé; il n’a pas été à l’école jusqu’à 16 ans comme les jeunes d’ici, pour lesquels tout va de soi, tout est fourni… Les jeunes comme lui ont déjà une notion du travail, dans des conditions autrement plus difficiles! Ici, on ne travaille que cinq jours par semaine, que 42 heures, pas la nuit, pas le dimanche, on n’a pas le droit!

En Iran, où Amir a grandi, les conditions sont particulièrement dures pour les Afghans. En Suisse au moins, on donne leur chance aux étrangers, mais malheureusement, il y aura toujours des gens racistes. Voyez ce qui se passe en France, les réfugiés soupçonnés d’être des terroristes… On fait des amalgames. Avant, c’était les Italiens, les Espagnols… et je vois, tous ses copains afghans, ils font des apprentissages, ça travaille! C’est la première fois qu’il passait des examens dans sa vie et il a réussi, en plus en français!

Amir a un permis F, une “admission provisoire”, je ne savais pas précisément ce que c’était, mais je ne me suis pas posé de questions, je me suis dit que la paix ne reviendrait pas de sitôt en Afghanistan et qu’il ne serait donc pas renvoyé tout de suite. Quand j’ai fait la demande à l’Office de la population, j’ai précisé que je voulais qu’il puisse garder son autorisation de séjour au moins jusqu’à la fin de son apprentissage. Je ne connaissais pas non plus les PAI, mais j’ai pensé que ce serait bien qu’Amir puisse profiter de cette mesure.

Il y a plein de gens, parmi ces jeunes, qui veulent travailler, et il faut leur donner leur chance. Ils sont beaucoup plus motivés, avec un autre enjeu derrière. Amir a très vite progressé en français et, maintenant, les clientes ont peur qu’il prenne l’accent vaudois! Le fait d’être tout le temps avec nous, de parler, ça aide beaucoup, et puis lire aussi. Le matin, je lui apporte le 20 minutes et on le lit, même si c’est des bêtises, et quand il y a un mot qu’il ne comprend pas, il le cherche sur Google, le traduit, car le français, c’est compliqué! Il a aussi dû se mettre un peu à l’anglais, parce que ça parle pas mal anglais, parmi nos clients.»