Les femmes en tête

Barbara Cardinale
© Neil Labrador

Barbara Cardinale interroge à travers ses œuvres le statut de la femme dans la société. 

Artiste et enseignante, Barbara Cardinale privilégie, dans ses créations, les séries. La prochaine s’intitule «Guerrière(s)». Désarmant...

Torses dénudés surmontés de tête de vache, de pieuvre, de buse... Les «Guerrières» réalisées par Barbara Cardinale intriguent et questionnent. Par leur étrangeté, leur posture, la palette d’émotions qu’elles suscitent. Mains jointes, sur les hanches, au garde-à-vous ou encore poing levé... Tendres, ironiques, déterminées, soumises... Ces personnages à l’allure zoomorphique jouent de leur symbolique, évoquent notre part d’animalité et d’humanité, et expriment en filigrane des combats chers à l’artiste. Une Lausannoise de 38 ans, engagée dans les questions de genre qui, à travers ses œuvres, interroge le statut des femmes dans la société. Les rapports dominants-dominés. L’usage d’un vocabulaire animalier qui se décline souvent au féminin et de manière péjorative pour illustrer des comportements, insulter... entre dinde, oie, cochonne, chienne... Ces combattantes, «pacifiques mais efficaces», seront prochainement présentées à Carouge. Elles ont été réalisées via la technique du transfert d’image sur du bois, du papier ou du cuivre et rehaussées au graphite, aux crayons de couleurs ou à l’encre. Et s’inscrivent à propos dans l’actualité. Avec la problématique récurrente des inégalités salariales ou encore les scandales de harcèlements à répétition.

 

Nudité politique

«Il faut rééduquer les filles. Œuvrer pour qu’elles ne se sentent pas inférieures. Lutter contre toute forme de soumission. Trop souvent les femmes ont tendance à s’effacer...» Et Barbara Cardinale de préciser les raisons de ses choix artistiques. Le recours à un bestiaire humain caractérisant l’ensemble de ses travaux pour favoriser une identification plus large à l’œuvre grâce à leur aspect anonyme et tout en préservant une part de mystère. Un corps de femme détourné, toujours le même, celui de l’artiste, dans une version pudique et timide qui n’évoque pas la nudité de l’intimité mais une «nudité politique», dans une volonté de s’affirmer en tant que femme, identité. Et une préférence pour le figuratif qui facilite la forme narrative. «Une manière plus directe pour raconter des histoires. Etre plus proche des personnes.» Des récits où elle fait parfois aussi appel à des interventions extérieures. Barbara Cardinale joue ainsi aussi sur le registre de l’interactivité en exposant ses dessins dans la rue, alors livrés aux dégradations de la météo ou aux actions de passants, avant de les récupérer et de les recontextualiser. 

 

Dons urbains

«L’idée? Sortir du cadre formel des galeries, relativement élitiste, et toucher un large public. Interroger l’art urbain. Les images seront vues ou non, arrachées, lacérées, abîmées par le temps, les graffeurs...» explique la Vaudoise, un petit air rebelle et canaille, qui a affiché ses travaux dans les villes de Lausanne, Sierre et Genève. Et accompagné la démarche par la rédaction d’une autofiction relatant cette expérience. L’écriture ayant toujours été pour cette créatrice un autre support majeur à son expression. Auteure de plusieurs livres de textes et d’images, Barbara Cardinale a notamment publié Partir d’elles aux Editions Art et fiction. Un recueil de nouvelles consacré à des histoires entre femmes réalisé dans le cadre de son travail de mémoire pour la Haute école d’art et de design de Genève où elle s’est formée. Avec, à la clef, un diplôme couronné d’une mention. Et des dessins qui, déjà alors, se focalisaient sur la question féminine et de l’altérité à travers une collection d’autoportraits détournés. La période des études réveille d’heureux souvenirs dans la mémoire de la trentenaire, d’autant plus appréciée qu’elle a succédé à des années moins épanouissantes. «J’avais auparavant effectué une maturité commerciale. Mon père avait le secret espoir que je reprenne son entreprise de peinture en bâtiment. Mais je savais que cette voie ne me correspondait pas», relate celle qui a encore complété son cursus par un master à l’Ecole cantonale d’art du Valais et suivi la Haute école pédagogique pour devenir enseignante. Aujourd’hui, Barbara Cardinale partage son temps entre les cours d’art visuel qu’elle donne au gymnase de Burier (VD) et son engagement artistique. 

 

En cheminement...

Persévérante et fonceuse, Barbara Cardinale n’en est pas moins zen, s’adonnant quotidiennement au yoga et à la méditation. Heureuse du parcours accompli à ce jour, cette battante d’une grande douceur associe le bonheur à la paix avec soi et les autres. Sans échapper pour autant au doute qu’elle doit constamment dépasser. «J’ai besoin de me mettre en confiance pour créer, affirme l’artiste, sensible au regard que les autres portent sur son travail. Cette confrontation m’est nécessaire. Pour m’affirmer. Me remettre en question... Autrement, on reste dans le domaine des loisirs.» Si la Lausannoise se ressource auprès de ses élèves, «qui lui donnent de l’énergie», dans les voyages et les lectures, elle relève aussi accorder aujourd’hui davantage de place à la spiritualité dans sa vie. Sans se référer à un courant religieux pour autant. «Je crois à mon dieu intérieur...» Une dimension qui, précise-t-elle, n’a pas encore trouvé de résonance dans ses travaux. «C’est en cheminement.» Quant au mot de la fin, Barbara Cardinale, en couple, réfléchit un instant avant de lancer, un large sourire aux lèvres, un «girl power» (ndlr: le pouvoir des filles)... Normal. C’est la femme de la situation... Une artiste accomplie qui, à travers ses représentations métaphoriques, explore les contours de la nature féminine et les effets de miroir...

Informations: www.barbaracardinale.ch

Barbara Cardinale participe à Aperti (ouverture au public des ateliers d’artistes) les 5 et 6 mai à Lausanne.