Les jeunes, le climat et les vieux

Avez-vous suivi vendredi dernier, en direct ou le lendemain dans la presse, les mobilisations publiques en faveur d’une préservation climatique organisées dans plusieurs villes de Suisse par ceux qu’on nommera pour simplifier «les jeunes»? Elles ont connu des succès surprenants pour les commentateurs désabusés, et réconfortants pour les observateurs sensibles.

Elles auront surtout révélé quelques géographies mentales désespérantes. Notamment les réflexes psychologiques qui configurent depuis des décennies les comportements adoptés par ceux qu’on nommera, pour simplifier de façon symétrique, les «dominants» du moment.

Par exemple la belle brochette de ces enseignants pathétiques, observés dans toute la Suisse romande et notamment en Valais, qui se sont opposés à tout séchage de leurs cours par leurs élèves ou leurs étudiants voulant manifester.

De ces enseignants narcissiques au fond, pour qui leur transmission aux jeunes générations d’un corps de connaissances largement conforme au maintien d’un ordre et d’un «système» pourtant reconnus comme dévastateurs, prime toute autoformation citoyenne inventive des intéressés et tout plaidoyer critique de leur part à l’appui des grandes causes à l’échelle planétaire.

Et qu’a-t-on perçu, à peine les étendards avaient-ils été repliés, dans maints organes de presse? Une relation des faits oscillant entre la veine paternaliste et les tonalités de l’ironie, avec cette sorte de distanciation policée quoique véreuse (elle est plus habile que réellement critique) dont les journalistes font parfois leur marque.

Ainsi ces journalistes-là, glissés sous les allures du sociologue fatalisé type, nous ont-ils expliqué que les jeunes manifestants ne tiendraient pas longtemps leur cap, et seraient tôt repris par les instincts dont ils avaient été forcément munis dans le cadre de leur bourgeoisie moyenne originelle. Ceux de l’hyperconsommateur branché, bien sûr.

Ou n’ont-ils perçu de leur œil subrepticement partial que la brillance du marketing, au point de consacrer les deux tiers de leur article à l’évocation des slogans peints sur les calicots, les T-shirts ou les visages. Ou se sont-ils mis en devoir de rappeler que notre pays la Suisse, même s’il est un des pires pollueurs à l’échelle internationale (il faudrait quatre planètes à tous les peuples de la planète s’ils en sollicitaient les ressources comme le nôtre), est tout de même une réussite en termes de confort et de prospérité.

Bref, aux jeunes de la semaine passée s’est opposée la réaction molle ou même bienveillante en apparence, et brutalement réactionnaire au fond.

Au lieu d’accueillir à cette occasion ce que toute manifestation publique suppose de souffrance ou d’angoisse préalables, et contient de vœu radical, et d’en prendre note utilement, on a géré l’événement comme on gère les crises d’acné juvénile: avec un peu de compassion doucement supérieure et quelques onces de pommade idéalement désinfectante.

Ainsi fut le discours médiatique subséquent aux faits. Ce discours trouble, et double, par lequel l’état du monde et les urgences qu’il suppose sont soigneusement dissimulés.

Tenez, d’ailleurs: à l’autre extrémité de l’arc sociétal où se sont manifestés «les jeunes» surgit d’ailleurs précisément, dans leur foulée, le champion 4 x 4 des faux-culs sémantiques et des tordus dialectiques.

Je nomme ici le docteur Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial à Davos, qui vante face à ses interlocuteurs sa porosité mentale personnelle avec les impératifs de la préservation climatique et de la moralisation des affaires. Tout en se réjouissant d’accueillir la nouvelle crapule brésilienne en chef, celle qui munit ses concitoyens du pistolet nécessaire aux tueries accidentelles et rase la forêt d’Amazonie comme ses populations indigènes. Ne faut-il pas favoriser le dialogue, à Davos?

Attendons par conséquent de voir, avec un léger sentiment de gourmandise intellectuelle, comment ce cher illusionniste de l’intérêt général va faire glisser sur ses neiges grisonnes d’autres thèmes ensorceleurs. Celui constitué par le fait que 26 milliardaires sur la planète possèdent autant que ce que possède la moitié de l’humanité, par exemple – une situation révélée ce dimanche par Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International, l’ONG qui publie chaque année son rapport sur les inégalités.

Les jeunes auraient-ils de quoi (re)faire? Suspense.