Liberté syndicale en péril

Résidence de Drize
© Neil Labrador

En licenciant un délégué syndical, la direction de la Résidence de Drize veut faire barrage au droit pourtant légitime et reconnu tant par la Suisse que par l’Organisation internationale du travail, de tout travailleur de se syndiquer et de désigner ses représentants. 

A Genève, Unia et le SSP dénoncent le récent licenciement d’un délégué syndical à l’EMS Résidence de Drize. Ses collègues témoignent

Alors qu’Unia et le Syndicat des services publics (SSP) se battent depuis des années pour renforcer les droits syndicaux, notamment dans les EMS, un récent cas genevois relance le débat. Celui de Patrick*, aide-soignant à la Résidence de Drize, pour qui tout se passait à merveille tant au niveau professionnel que relationnel jusqu’à ce qu’il annonce à sa direction en juillet 2017 qu’il avait été officiellement nommé délégué syndical Unia. «Les choses se sont très vite dégradées, notamment avec sa hiérarchie», rapporte Giulia Willig, secrétaire syndicale d’Unia. 

En parallèle, ses collègues s’adressent à lui pour lui exprimer des doléances. Petit à petit, un mouvement collectif se met en place, rassemblant tous les secteurs de l’EMS. «Nous avons organisé plusieurs assemblées du personnel à la fin de l’année et nous avons relevé de nombreux dysfonctionnements», souligne la syndicaliste. Entre autres, non-respect de la CCT, violation de lois, surcharge de travail, attitude irrespectueuse de certains cadres ou encore ambiance délétère. «Nous avons interpellé la direction, poursuit Giulia Willig. Elle a d’abord refusé de nous recevoir puis des séances de négociations ont été mises sur pied en présence d’employés pour tenter de trouver des solutions.»

Pendant ce temps, la situation s’aggrave pour Patrick* et les autres membres de la délégation. Unia évoque des pressions, des accusations «farfelues et infondées» et même des avertissements aux motifs «pour le moins douteux». «Patrick en a reçu un en février pour avoir signalé la surmédication d’un résident.»

Fin avril, ce dernier est informé que des plaintes auraient été formulées contre lui par des collègues: la direction ouvre alors trois semaines d’enquête. «Elle a été menée au pas de charge et en son absence pour arrêt maladie, dénonce la secrétaire syndicale. Nous avons demandé à être informé des plaintes concrètes pour préparer sa défense, en vain. Nous avons rencontré une seule fois la direction fin mai lors de cette enquête, et le lendemain, Patrick était licencié avec effet immédiat pour non-respect des procédures internes et non-respect de ses collègues.» Pour les syndicats, il s’agit clairement d’un licenciement antisyndical. «Aujourd’hui, il n’y a plus de négociation possible sur ce cas, constate Giulia Willig. L’affaire a été transmise au Tribunal des prud’hommes et nous demandons maintenant au conseil de Fondation de l’EMS de Drize, composé des représentants des communes de Carouge, Troinex et Bardonnex, de se prononcer publiquement à ce sujet.»

Droits syndicaux bafoués

Le combat ne s’arrête pas là, assurent les deux syndicats. Les négociations pour améliorer les conditions de travail à la Drize se poursuivent. Une séance doit avoir lieu cette semaine. «Il n’était déjà pas facile de s’exprimer et de se mobiliser, mais depuis le licenciement de Patrick, la peur de perdre son emploi est partout», racontent les employés présents lors de la conférence de presse. De même, la lutte pour garantir l’exercice de l’activité syndicale dans tous les EMS du canton continue. «Il est urgent de renforcer les droits syndicaux afin que ce genre de cas ne se répète pas, soulève Sabine Furrer, secrétaire syndicale au SSP. Nous avons tenté d’ouvrir la discussion avec la faîtière patronale, la Fegems, mais nous avons reçu une fin de non-recevoir. Elle nous renvoie aux directions des EMS, et vice versa. Cette attitude est irresponsable.» 

Les revendications sont les suivantes: le droit de se faire assister par des syndicats de façon individuelle ou collective, l’accès aux locaux de pause pour déposer de l’information syndicale et la reconnaissance et la protection des délégués syndicaux. «Des droits pourtant basiques, mais qui sont aujourd’hui très difficiles à faire valoir dans les EMS», insiste Sabine Furrer. 

* Prénoms d’emprunt

Témoignages

Patrick*, délégué syndical licencié

«Je travaillais dans cet EMS depuis son ouverture en 2011. On me disait souvent que j’étais le pilier de l’établissement, que si je n’avais pas existé, il aurait fallu m’inventer. Mais depuis que j’ai annoncé ma nomination en tant que délégué syndical par courrier, tout a changé. J’ai été convoqué dans la journée par le directeur, qui m’a dit que de ne pas en avoir parlé avec lui avant était mal élevé. A partir de là, ça a été crescendo. J’étais sans cesse mis sous pression, il n’y avait plus de confiance. On m’a fait part d’accusations bidon venant soi-disant de résidents, sans m’en dire plus. On me faisait venir en urgence dans une chambre alors que le résident dormait. Et puis, j’ai commencé à signaler des cas de surmédication, mais on m’a ordonné de rester à l’écart et on me taxait de menteur. Pourtant, avant l’été 2017, on me demandait souvent de vérifier et de distribuer les médicaments, alors qu’en tant qu’aide soignant, ce n’est pas dans mon cahier des charges, mais tout à coup, ce n’était plus mon rôle. Je devais me contenter de donner les médicaments; or, il m’est impossible d’administrer une dose qui n’est pas juste! Psychologiquement, j’étais à bout, j’ai très mal vécu cette période. Pour moi, c’était du harcèlement.»

Elisabeth*

«J’ai été très surprise de l’annonce du licenciement de Patrick. J’ai toujours eu de bons rapports avec lui et j’ai toujours entendu parler de lui en bien. Mais il est vrai que, depuis l’extérieur, nous avons perçu un changement de comportement envers lui depuis qu’il a annoncé sa nomination en tant que délégué syndical. Tout cela me choque énormément. Aujourd’hui, les collègues ont encore plus la trouille. On ne dit plus rien de peur d’être virés. On fait nos huit heures et on s’en va. Moins on en dit, mieux c’est.»

Pauline*

«Patrick est quelqu’un de calme, de consciencieux et de très respectueux. Il était très aimé de tous: des résidents, des collègues et de la direction. Il a reçu énormément de pression et c’est injuste qu’il soit parti de cette manière. Un autre délégué syndical, toujours en place, a à son tour reçu un blâme.»

Elvis*

«Patrick est serviable et professionnel, toujours disponible pour donner un coup de main. C’est un modèle pour moi, et j’ai pris exemple sur son travail. Alors que jusque-là il n’avait jamais eu de problème, il se retrouve licencié. C’est flippant pour nous tous qui restons de voir que certaines personnes sont capables d’inventer des choses et de manigancer pour vous éjecter.» 

* Prénoms d’emprunt