Loi du silence sur les écrans

L'acteur Melvil Poupaud dans le film Grâce à Dieu de François Ozon.
Image tirée du film

Dans Grâce à Dieu, l’acteur Melvil Poupaud interprète Alexandre, une victime de prêtre pédophile qui se bat contre le silence de l’Eglise.

Coïncidence ou reflet d’un réveil des consciences, le mois de mars 2019 aura mis en évidence sur petits et grands écrans, des films et des documentaires à la thématique récurrente

Le 21 mars, M6 consacrait toute une soirée à Michael Jackson (1958-2009), extraordinaire homme de spectacle admiré par des millions de fans, avec la diffusion du documentaire Leaving Neverland suivi d’un débat. Le réalisateur, Dan Reed, y construit une enquête en deux parties d’une durée totale d’un peu moins de 3h30 autour des témoignages de deux adultes qui passèrent, dans leur enfance, l’un dès 7 ans, l’autre dès 10 ans, des nuits dans le lit du chanteur, propriétaire d’un splendide «palais», le ranch de Neverland. Et Dan Reed assume totalement ce documentaire dit «à charge». Le point de vue de l’auteur est clair: pour lui, Michael Jackson était un pédophile.

Un prêtre pédophile

De l’autre côté de l’Atlantique, en France, un prêtre catholique longtemps à la tête d’un groupe de scouts, Bernard Preynat, est accusé d’actes pédophiles. Son supérieur hiérarchique, le cardinal Barbarin en charge du diocèse de Lyon, était vraisemblablement au courant. Ce dernier prononça en conférence de presse une phrase qui fit grand bruit: «La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits!» Cette maladresse, non seulement verbale, permet au cinéaste François Ozon de donner à son nouveau film ce titre «ironique», Grâce à Dieu, qui relate l’affaire Preynat avec une grande précision. Quelques semaines avant la sortie du film, des tentatives sont faites pour en retarder la date et, si possible, même en interdire la projection. Cette médiatisation donne alors une bonne impulsion au film et un élan qui lui permet jusqu’à ce jour de rencontrer une assez large audience sur grand écran.

Deux semaines après la sortie du film, le 7 mars, le cardinal Barbarin est condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir «couvert» de son autorité et par son silence les agissements du père Preynat à l’encontre de plusieurs générations d’adolescents. Mais lorsque le cardinal Barbarin souhaite remettre sa démission en mains papales, le pape François le prie de ne le faire qu’une fois le processus judiciaire en cours terminé. Dans cette affaire comme dans de nombreuses autres similaires, le silence est assez largement, et à juste titre, reproché à l’Eglise catholique. Le silence jusqu’alors si pesant est certes, grâce à ce film, en partie brisé, mais une réelle prudence subsiste.

Nonnes abusées et silence libéré

Hasard ou reflet de l’inscription dans le «mauvais» air du temps, le 5 mars, Arte proposait une enquête intitulée Religieuses abusées: l’autre scandale de l’Eglise, suivie d’un débat, peut-être trop rapide, qui ne pouvait être contradictoire puisqu’il voulait compléter ce documentaire. Cet autre scandale, c’est le viol de nonnes par des prêtres abusant de leur pouvoir et imposant «obéissance» à des femmes qui se mettent au service de Dieu et non à disposition du désir de prêtres.

Autre documentaire en salles depuis quelques semaines en Suisse romande, #Female Pleasure de la cinéaste suisse Barbara Miller semble promis à un beau succès de par son sujet qui brise le tabou d’un autre silence. Le silence qui règne autour de la vulve, du clitoris et du plaisir féminin dans l’amour. Cinq femmes d’Asie, d’Afrique et d’Europe témoignent. Parmi elles, tranquille, souriante, une ancienne nonne, heureuse d’avoir enfin pu briser le silence qui s’installe, pesant, parfois pendant de longues années, autour d’un viol qui rend encore plus difficile la libération de la parole en matière de sexualité et la revendication à être heureuse en amour.

Le spectateur et «sa» série

Abus et viols dans les milieux catholiques, revendications pour le droit au plaisir… Le spectateur aura ainsi pu, durant le mois de mars 2019, composer son propre programme et devenir à la fois l’auteur et le spectateur de «sa» série autour de la thématique récurrente du silence libéré.

Grâce à Dieu de François Ozon et #Female Pleasure de Barbara Miller, projections dans plusieurs salles romandes.