«L’oppression n’est pas réformable»

Dans son livre, Jean Ziegler explique les mécanismes et les conséquences, chiffres à l’appui, du capitalisme, un ordre meurtrier qui «tue une grande proportion de l’humanité tous les ans et détruit l’environnement». Il rappelle que cet ordre n’est pas naturel ni inéluctable, et que l’être humain porte en lui les capacités de son renversement.
© Neil Labrador

Dans son livre, Jean Ziegler explique les mécanismes et les conséquences, chiffres à l’appui, du capitalisme, un ordre meurtrier qui «tue une grande proportion de l’humanité tous les ans et détruit l’environnement». Il rappelle que cet ordre n’est pas naturel ni inéluctable, et que l’être humain porte en lui les capacités de son renversement. 

Jean Ziegler mène une critique implacable du capitalisme dans un ouvrage destiné en priorité aux jeunes. Un livre qu’il conçoit comme «une arme pour l’insurrection des consciences». Interview

A 84 ans, la capacité d’indignation de Jean Ziegler reste intacte et contagieuse. Son verbe toujours aussi assuré, tranchant, définitif. Les chiffres qu’il aligne sur l’«ordre cannibale du monde» défilent comme autant de coups de massue. C’est la seconde fois que le sociologue, ancien professeur à l’Université de Genève et conseiller national du Parti socialiste, ex-rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des droits humains des Nations Unies, s’adresse en particulier aux jeunes.
Après avoir rédigé en 1999 La faim dans le monde expliquée à mon fils, réédité en 2011, il publie en 2018, toujours au Seuil, Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin). Eternel optimiste, parfois surprenant, l’intellectuel confie au Courrier: «Je n’étais pas trop d’accord avec ce sous-titre, parce que j’espère en voir la fin moi-même.» Car, pour Ziegler, on ne peut s’accommoder du capitalisme, il faut le «détruire». Explications lors d’une longue rencontre dans sa maison de la campagne genevoise.

 

Pourquoi avez-vous décidé à ce moment précis de consacrer un livre au capitalisme?
Soit nous détruisons le capitalisme maintenant, soit c’est lui qui nous anéantit. C’est une course contre la montre. Il détruit la planète: plus de 50000 espèces animales ont disparu au cours des dernières vingt-cinq années. La biodiversité se réduit comme peau de chagrin. Les nappes phréatiques sont polluées. En octobre passé, l’Organisation mondiale de la santé nous informait que 62% des cancers dans les pays industrialisés sont causés soit par la contamination de l’environnement, soit par l’alimentation industrielle.
Dans le tiers-monde, la Troisième Guerre mondiale a depuis longtemps commencé; on compte par dizaines de millions les victimes des épidémies, de l’eau polluée et des guerres régionales. Le capitalisme tue une grande proportion de l’humanité tous les ans et détruit l’environnement. Au rythme actuel, nous aurions besoin de cinq planètes pour vivre jusqu’en 2050. Il y a urgence. Mon livre se veut une arme pour l’insurrection des consciences et pour se libérer de l’aliénation.

Comment définissez-vous le capitalisme?
Le capitalisme est un mode de production et une forme d’organisation sociale particulière, dominée par une classe déterminée, historiquement définissable: la bourgeoisie. C’est le règne du capital sur la volonté humaine. C’est l’accumulation de la plus-value par les détenteurs de capitaux. La propriété privée des moyens de production entraîne le fait que le travailleur doit vendre sa force de travail au propriétaire, qui en échange lui donne un salaire. Il extrait ainsi la plus-value: la différence entre les frais induits par la production (salaire, machines, matières premières) et les gains réalisés par le propriétaire sur le marché au moment de la vente. Cette différence est empochée par le capitaliste, elle n’est pas redistribuée.
Ce capital a tendance à la monopolisation, la multinationalisation et la maximalisation du profit, les trois vecteurs de son développement, par la force, la concurrence et l’élimination.

Pourquoi s’adresser aux jeunes en particulier?
Beaucoup d’entre eux sont profondément inquiets. Ils acceptent de moins en moins la hiérarchie, les savoirs révélés et l’autorité. Cela représente un immense progrès. En même temps, ils se retrouvent sans référence dans cette société médiatique d’une superficialité totale.

«Les jeunes sont confrontés à l’horreur d’un monde sans signification»  EXERGUE

Ce qu’on leur sert comme explication du monde, et donc de leur vie et de leur destin, ne fait pas sens. Ils sont confrontés à l’horreur d’un monde sans signification. C’est la pire terreur qui existe. Ne pas comprendre pourquoi tu es là, à quoi sert l’histoire, à quoi sert ta propre vie. Ils savent bien qu’ils sont dotés d’une conscience de l’identité, une conscience consubstantielle, qui est aliénée par le capitalisme. Cette conscience qui dit: «Moi je suis l’autre, l’autre est moi.» Tout être humain, quels que soient ses conceptions éthiques et religieuses, son âge ou la couleur de sa peau, qui voit un enfant martyrisé devant lui, sent quelque chose s’effondrer en lui.
Les pratiques collectives et individuelles qui découlent de cette conscience sont la solidarité, la réciprocité et la complémentarité. Or, le jeune est confronté à un monde où on fait de la solidarité un délit (référence ici au mouvement de solidarité avec les migrants qui est actuellement criminalisé en France, ndlr). On leur dit que seule la concurrence compte. Les jeunes comprennent bien que quelque chose ne va pas. Et ils cherchent…

Qu’est-ce qui vous marque le plus dans le capitalisme contemporain?
L’extraordinaire création actuelle de richesses est accaparée par une très petite oligarchie, en particulier celle qui détient le capital financier. Selon le rapport en 2017 de la Banque mondiale, les cinq cents plus grandes sociétés transcontinentales privées, banques comprises, contrôlent plus de 52% du produit mondial brut. Elles échappent à tout contrôle, qu’il soit étatique, interétatique, social et syndical! Elles n’ont qu’une seule stratégie: la maximalisation du profit dans le temps le plus court possible, et à n’importe quel coût humain. Toute idée d’intérêt général ou de bien commun est absente. Ces entreprises détiennent plus de pouvoir que n’importe quel empereur, roi ou pape dans l’Histoire.
Cela induit une monopolisation de la richesse. L’année dernière, les huit milliardaires les plus riches détenaient autant de fortune que 3,6 milliards de personnes sur la planète. Ces cinq dernières années, les superriches (des personnes possédant plus de 10 milliards de dollars chacune) ont vu leur fortune s’accroître de 21% alors que les ressources des plus pauvres, la moitié la plus pauvre de l’humanité, ont diminué de 18%. Toutes les cinq secondes un enfant de moins de 10 ans meurt de la faim ou de ses conséquences immédiates. Deux milliards d’êtres humains n’ont pas un accès régulier à l’eau potable.
Le capitalisme crée donc un ordre cannibale du monde, une dictature des oligarchies du capital financier mondialisé.

Certains voient dans cet «ordre» un prix à payer pour les «bienfaits» du capitalisme, le dynamisme et la créativité qu’il favoriserait…
Cet ordre meurtrier est absurde. Pour la première fois dans l’histoire, il n’y a plus de «manque objectif». Marx croyait que ce manque, à savoir le déséquilibre entre les besoins irrépressibles et les biens disponibles pour les satisfaire, allait continuer à exister pendant des générations encore. Aujourd’hui, il est pourtant vaincu. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) nous indique que l’agriculture actuelle pourrait nourrir normalement sans problème 12 milliards d’êtres humains, soit presque le double de la population mondiale. Cela signifie que tout enfant qui meurt des suites de la faim est assassiné. Il n’y a aucune fatalité.

Pourquoi ne pas plutôt réformer le capitalisme pour le rendre plus «humain»?
Les systèmes d’oppression ne sont pas réformables. Observons ceux qui ont précédé le capitalisme. L’esclavage a duré pendant 355 ans. Quarante et un millions de personnes ont été déportées. Il était inconcevable alors d’imaginer une amélioration de l’esclavage. Soit on accepte l’égalité entre les hommes, soit on considère certains comme des marchandises. L’esclavage devait disparaître et cela a pris très longtemps. Les anti-esclavagistes étaient décrits comme des romantiques qui ruinaient l’économie des colonies.
De même, les insurgés de la Révolution française n’auraient pas pu s’arranger avec le roi pour moins de féodalité, moins de servage. Et la domination masculine, peut-on la réformer? Non, la femme doit être l’égale de l’homme. Le capitalisme n’est pas non plus amendable: soit l’extraction de la plus-value se poursuit, et les oligarchies échappent à tout contrôle collectif, détruisent la planète, soit on instaure le règne du bien commun.

A gauche, beaucoup croient pourtant au réformisme. Cela a relativement bien fonctionné en Europe après 1945…
Oui, parce qu’il y a des archipels, des îlots de bien-être matériel, comme la Suisse. L’oligarchie pille tellement les pays du tiers-monde qu’elle a pu se permettre de concéder quelques aumônes. Quelques-uns sont épargnés provisoirement. Mais nous avons affaire à une dictature mondiale, aux oligarchies du capital financier mondialisé. C’est une tyrannie féroce et universelle qu’il faut briser. L’oligarchie ne permettra pas de réforme qui change la donne. A ces seigneurs, il faut des esclaves. Mais l’aliénation est tellement ancrée en nous… Beaucoup de gens voient le capitalisme comme un ordre naturel.

N’êtes-vous pas un «utopiste»?
Nous portons tous en nous l’utopie. Une des choses que je déteste le plus c’est qu’on me traite d’idéaliste. Je suis un matérialiste dialectique. L’histoire des révolutions nous enseigne que l’«utopie», le désir du tout autre, progresse peu à peu dans les consciences. Nous savons avec clarté ce que nous ne voulons pas: la faim, la guerre et les marchands d’armes. Nous savons aussi ce que nous voulons, quelles sont nos valeurs. Le seul mystère est l’incarnation: à quelles conditions l’idée de justice que nous portons en nous, devient-elle force matérielle? Quand va-t-elle se produire? De mon vivant, de celui de Zohra? Et de quelle façon? Quel sera l’ultime conflit que le capitalisme ne pourra plus ­gérer?

Quels seraient les contours d’une société post-capitaliste désirable et réalisable?
Marx disait: «De chacun selon ses capacités, pour chacun selon ses besoins.» C’est l’exigence qui doit présider à un nouveau contrat social. On sait ce qui doit advenir: l’égalité homme-femme, l’élimination totale du racisme, de l’homophobie, l’autogestion et la propriété ­communautaire, le bonheur universel, une vie matérielle à l’abri de l’angoisse du lendemain. Tout ce qui favorise l’émancipation de l’être ­humain est bon. Il est aussi certain que l’Etat doit disparaître, que toute forme de contrainte, que ce soit dans la famille, entre nations, entre générations, sur les lieux de travail, doit être abolie.
Quand Antonio Machado, le poète espagnol, quittait Barcelone en feu en septembre 1939, avec les derniers combattants républicains, il sifflotait. Ses camarades, dans le désespoir face à la victoire fasciste, inquiets pour leur avenir incertain d’exilés, ne comprenaient pas. De là est né son poème: «Homme qui marche, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant…» Il faut être humble devant l’Histoire. Mais l’insurrection des consciences est proche. Pablo Neruda dit notre espérance: «Podran cortar todas las flores, pero jamas detendra la primavera » (en parlant de «nos ennemis»: «Ils pourront couper toutes les fleurs, mais jamais ils ne seront les maîtres du printemps», ndlr).

Extraits de l’article paru dans Le Courrier du 22 juin