Manquerait plus que ça!

A la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée), Hans Im Obersteg dit HIO commençait gentiment à faire le tri de ce qu’il reprendrait chez lui, de ce qu’il jetterait et de ce qu’il transmettrait à son successeur. La DRH, Carinne Cavin-Cordonnier, dite Triple C, l’avait convoqué en bonne et due forme – et non pas en bonnet d’uniforme, comme on le dit couramment dans les casernes – afin de lui communiquer formellement qu’il était sur la piste d’envol ainsi que la date de son décollage.

Elle lui avait gracieusement remis, en lui souhaitant une bonne retraite, bien méritée, pleine de surprises et d’enrichissements divers, et patati et patata, une brochure bourrée de recommandations sur la meilleure manière d’aborder cette transition.

HIO n’avait pas vraiment préparé sa retraite. Il s’en était mollement préoccupé, dans les grandes lignes pour ainsi dire. Histoire de voir s’il n’était pas vraiment passé à côté de quelque chose d’important, s’il n’avait pas loupé la démarche officielle sans laquelle vous vous retrouvez soudainement à l’état gazeux pour les administrations, il feuilleta donc la brochure en question.

Et ça ne rata pas: pour survivre dans cette période troublée du passage à la retraite, disait la brochure, il fallait absolument avoir un projet. Le mec, pendant au moins trente ans, il s’était envoyé des projets de toutes les couleurs, sous toutes les formes, avec ou sans évaluation préalable, suivis ou non d’une réunion de bilan (appelée évidemment débriefing, oh, on est chez les leaders là!), les projets en cascade, en PERT, en SCRUM, en Crystal Clear, bref, projet le lundi pour bien commencer la semaine, projet le mardi pour vérifier que tout se passe bien, projet le mercredi pour ne pas perdre la main, projet le jeudi, car on ne change pas une équipe qui gagne et projet le vendredi pour être sûr de bien entamer la semaine suivante. Il y avait donc comme un léger soupçon de trace de ras-le-bol des projets chez HIO. A qui l’on proposait de remettre le couvert durant sa retraite…

En plus, on le considérait un peu comme un semi-débile, ayant perdu toute faculté de raisonnement sous le coup de l’angoisse existentielle précédant le départ à la retraite. La brochure en question suggérait en effet des projets possibles, pour un «cadre actif», comme lui: «Devenir maire, juge, consultant ou s’investir dans l’humanitaire, reprendre des études d’art, tenir une boutique d’antiquaire.» Elle est pas mignonne, cette liste? On proposerait pas ça à un balayeur, même devenu technicien de surface, hein? Tu vois la tronche de ses collègues quand il leur expliquera qu’à la retraite, il se verrait bien reprendre des études d’art ou ouvrir un magasin d’antiquité… Quoiqu’avec tous les trucs bizarroïdes rencontrés durant ses journées de balayage et d’entretien, une boutique d’art brut, ça pourrait le faire! On a quand même le sentiment que, visiblement, pour un «cadre actif», donner des leçons d’appui ou des cours de français à des immigré·e·s, c’est déchoir socialement. Evidemment, ça vous pose moins votre homme que de dire que, «vu mes compétences, j’ai décidé de me mettre au service de la collectivité et du bien commun de mes concitoyens et concitoyennes, et de solliciter leur suffrage au poste de maire de cette commune, que j’aime tant et qui me le rend bien.» Tandis qu’en expliquant que «j’aide la petite Louna à faire ses devoirs», t’es quasi un SDF.

Il y avait aussi plein d’autres conseils dans cette brochure. Pour se maintenir en bonne santé, en pratiquant des activités physiques raisonnées. Pas question de se jeter à corps perdu (hé, hé, hé) dans les arts martiaux.

Mais un peu de golf, par exemple, hein, pourquoi pas? D’autant plus qu’on y croise du beau monde – même sans aller jusqu’à Mar-a-Lago pour y voir le gros blond avec une tête d’enterrement rater son lob. Sur les greens, pas de risque de croiser du populo genre joueurs de pétanque de la Boule servettienne ou danseuses de country, section 3e âge, du cours Concor’dance.

Mais, dites, j’y pense, le gros blond-là, le Donald Picsou, une fois à la retraite, il va pas se lancer dans l’humanitaire, quand même? Vous voyez un peu le tableau: Trump distribuant de l’aide alimentaire au Yémen ou au Soudan du Sud, en engueulant tous ces affamés communistes! Deux fléaux au lieu d’un seul! Non, vraiment, ce n’est pas à souhaiter aux damnés de la terre et aux forçats de la faim. Mais ça pourrait fournir un épisode supplémentaire à la théorie du complot: Si Trump va dans ces régions du monde, c’est pour y poursuivre Bill Gates et l’empêcher, lui et ses vaccins, de nous filer les puces de la 5G!