«Nous sommes plus que jamais en colère!»

Le groupe des horlogères, poings levés.
© Sylviane Herranz

Déterminées et enthousiastes. A la Vallée de Joux, berceau de la grève de 1991, le groupe des horlogères a présenté, durant la pause de midi, son cahier de revendications.

Les horlogères de la Vallée de Joux ont mobilisé leurs collègues afin de partager, le temps d’un repas, leurs revendications et leurs espoirs pour un changement dans la branche

La Vallée de Joux. Berceau de la grève des femmes de 1991. Et aujourd’hui encore, terreau des inégalités salariales… Mais source aussi d’une révolte et d’une volonté infaillible de faire changer les choses. Comme en 1991 quand, ainsi que l’a rappelé Camille Golay, secrétaire syndicale d’Unia, «Liliane Valceschini, syndicaliste et horlogère à l’orgine de l’idée de la grève des femmes, m’a dit que cette pensée lui était venue d’une colère comme elle en avait souvent face à ses conditions de travail et de femme». Et cette colère, un groupe d’une douzaine d’horlogères l’ont avivée pour faire de la journée du 14 juin un des moments forts de la grève de 2019. Un moment de pause de midi prolongée pour certaines, mais sans véritable débrayage, la peur et la paix du travail signée dans l’industrie horlogère rendant les choses «extrêmement compliquées», indique Camille Golay. Reste que l’énergie et la volonté de changement du groupe des horlogères d’Unia ont permis de rassembler plus de 500 femmes, et de nombreux hommes, sous une cantine du Sentier le 14 juin.
Durant le repas, les horlogères ont égrené leurs revendications. Un cahier réalisé pendant la préparation du 14 juin et déposé le jour même à La Chaux-de-Fonds, auprès de la Convention patronale, par leurs collègues neuchâteloises. Dans l’horlogerie, où un travailleur sur deux est une femme, les salaires stagnent depuis... 28 ans. En 1991, près de la moitié des employés de l’horlogerie touchaient moins de 3500 francs brut par mois, et 93% d’entre eux étaient des femmes. Aujourd’hui, le salaire minimum est de 3670 francs. L’inégalité salariale dans la branche est de 24,8%. «Nous sommes plus que jamais en colère! Les revendications de l’époque ne sont toujours pas respectées!» lance Camille Golay avant de céder la parole à Florence, déléguée syndicale chez Blancpain, qui présente la première revendication des horlogères: le respect. «Qui n’a jamais été victime d’un geste déplacé? Nous exigeons la tolérance zéro à l’égard des comportements sexistes et du harcèlement.» Elle dénonce aussi le patriarcat dans l’organisation du travail: «Seul le 1% des femmes de la branche occupe des postes de direction.»

Famille et inégalités

Quand Hanane, déléguée syndicale chez Vacheron Constantin, demande qui est mère dans la salle, une forêt de mains se lèvent. «Une naissance est trop souvent considérée négativement, comme un tsunami pour les patrons. Un chef a dit une fois qu’il faudrait installer un distributeur de préservatifs! Qu’il en avait marre de toutes ces femmes enceintes, ça perturbait la production… Nous voulons que ça change, que des mesures soient prises à la Vallée pour les gardes des enfants, et que les temps partiels soient également possibles pour les hommes. Nous voulons aussi l’arrêt des suspicions quand nous prenons les trois jours auxquels nous avons droit pour nous occuper de notre enfant malade.»
Troisième volet du cahier de revendications: l’argent. Ouvrière de production, Yevgena a dit la révolte des horlogères face aux salaires toujours extrêmement bas et à l’inégalité persistante. «Nous gagnons encore 25% de moins que nos collègues masculins. Cette différence est intolérable. Elle a des effets non seulement sur notre pouvoir d’achat, mais aussi sur nos retraites, à toutes et à tous. Je me fais du souci pour ma génération. Chaque année, l’inégalité salariale fait perdre 800 millions de francs à l’AVS. Nous exigeons que nos entreprises se soumettent à un contrôle indépendant de l’égalité des salaires, et qu’elles s’engagent à corriger la situation dans un délai de trois ans. Nous voulons aussi de véritables négociations sur les salaires réels, et une augmentation des salaires minimums horlogers pour toutes et tous.»

Coup d’accélérateur nécessaire

«Notre travail ne s’arrête pas aujourd’hui. L’étape suivante sera de défendre le cahier de revendications lors du renouvellement conventionnel en 2020», a conclu Camille Golay avant d’être ovationnée. Et que la salle retentisse des Oli, Oli, Ola du chant de la grève féministe, entamé avec fougue par le groupe des horlogères.
Un enthousiasme salué par Vania Alleva, présidente d’Unia, qui avait fait le déplacement à la Vallée. «C’est un honneur d’être dans ce lieu symbolique. Vous faites preuve d’un courage admirable qui donne de la force à beaucoup d’autres femmes, a-t-elle déclaré. La lutte doit se poursuivre. La grève des femmes n’est pas seulement légitime, elle est nécessaire! Aujourd’hui en Suisse, des centaines de milliers de femmes disent qu’elles en ont assez. Il faut un coup d’accélérateur en faveur du droit des femmes. Pour l’égalité, l’accueil des enfants, la reconnaissance du travail féminin. Et ça, maintenant! Notre patience est à bout!»