Nouveau conflit collectif dans la logistique à Genève

Un drapeau Unia flotte devant une camionnette de livraison.
© Thierry Porchet

Unia soutient les livreurs dans leur lutte.

Un livreur d'Enesa, sous-traitant de DPD, a été licencié après avoir réclamé une prime pourtant promise. Un cas qui a permis à Unia de soulever de nombreux dysfonctionnements

Tout commence à la fin de l’année dernière. Medhi, chauffeur-livreur employé depuis juin 2019 par Enesa, un sous-traitant du géant DPD, ne voit pas arriver sa prime de Noël pourtant promise par son employeur. «Il me paraissait logique de la réclamer, j’étais dans mon droit, mais cela m’aura coûté un licenciement avec effet immédiat», raconte le jeune de 27 ans lors d’une conférence de presse devant le dépôt DPD à Genève. «Ce travail n’est pas un choix mais une nécessité et, certains ayant reçu des pressions de la direction, ils n’osent pas s’afficher publiquement.»

Rythme intense

Manifestement, la prime n’est que la pointe de l’iceberg. «On sait à quelle heure on commence mais on ne sait jamais à quelle heure on termine. On ne prend pas de pause, on mange un sandwich sur le pouce entre deux clients et certains collègues ne prennent même pas le temps d’aller aux toilettes et urinent dans une bouteille.» Les quelque trente chauffeurs commencent à 6h. Après un peu de manutention au dépôt, ils partent en tournée vers 8h45 et termineront leur journée quand la centaine de clients aura été livrée. «Officiellement, on travaille 40 heures par semaine, ce qui devrait nous faire rentrer à 14h, mais ça n’arrive jamais. On termine à 18h, 19h, voire 20h ou 21h en haute saison, notamment à Noël.» Les heures supplémentaires, réalisées donc quotidiennement, ne sont d’après leur contrat compensées «ni en temps de repos, ni en paiement». «Nous avons un salaire de base de 4200 francs brut, explique Medhi. Si on a un accrochage avec le véhicule, on doit payer une franchise de 1000 francs, sans oublier les amendes de stationnement ou encore les clients malhonnêtes qui disent ne pas avoir reçu leur colis qui sont déduits de notre salaire.»

Un rythme de travail harassant pour un salaire médiocre, auquel il faut ajouter le stress de la route et une pression à aller toujours plus vite pour livrer toujours plus de clients. «On exige de nous de faire un travail de qualité, mais on ne nous donne pas les moyens d’y parvenir», regrette Medhi.

Refus de collaborer

Unia, qui soutient le travailleur et plusieurs de ses collègues, s’est d’abord tourné vers Enesa, puis vers DPD. «Ces chauffeurs sont embauchés par Enesa, mais ils conduisent des fourgons DPD, portent les habits de DPD et travaillent avec le système de scanners DPD», informe Umberto Bandiera, secrétaire syndical en charge du dossier. «Nous leur avons demandé qu’ils nous fournissent les relevés des heures travaillées par les chauffeurs grâce aux scanners qu’ils utilisent, mais ils ont refusé de collaborer.» Pour le syndicaliste, qu’un grand groupe international, leader sur le marché suisse, traite son personnel de cette façon est scandaleux. «Tous les chauffeurs ont le même profil: ils sont jeunes, ont besoin de travailler et connaissent mal leurs droits. Nous les accompagnons donc dans leur lutte pour exiger le paiement de leurs heures supplémentaires mais aussi le respect des obligations légales, à savoir l’enregistrement du temps de travail et le respect des temps de pause.»

Médiation en vue

Pourtant, DPD a signé un accord global avec les syndicats de la branche, comportant notamment une clause sur les sous-traitants dans laquelle il s’engage à respecter les usages en vigueur. «Sachant que DPD n’emploie pas directement de personnel de logistique et passe exclusivement par des sous-traitants, il doit aussi prendre sa part de responsabilité et vérifier le respect scrupuleux des obligations légales par ses partenaires», souligne Umberto Bandiera. La société sera formellement relancée une nouvelle fois. Sans réaction de sa part, Unia n’exclut pas de saisir la CRCT.

Et le responsable syndical de conclure: «Le marché de la logistique est strictement lié à celui du commerce en ligne qui représentait en 2018 en Suisse 10,5 milliards de francs de chiffre d’affaires. Socialement, il faut aussi prendre conscience que la facilité aujourd’hui à faire des achats en ligne et des renvois gratuits passe par une compression des conditions de travail des livreurs, qui sont les grands perdants dans l’histoire.»

La faute au chauffeur

Sollicité, le groupe DPD n’a pas répondu à notre demande. Son directeur général pour la Suisse a toutefois réagi au micro de Radio Lac. «Si on avait des TU (partenaires sous-traitants, ndlr) qui interdisaient d’aller aux toilettes ou de manger, j’aurais un turn-over beaucoup plus élevé que ça», se défend Tilmann Schultze. Ce dernier assure également que, lorsqu’un chauffeur remonte une information pareille, il est convoqué et le cas est éludé. «Je ne veux pas remettre en cause ce que ce chauffeur a dit, car on n’est pas à l’abri d’un TU qui ne se comporte pas bien», reprend le responsable, avant de lancer que, chez DPD, quand on licencie un chauffeur au bout de quelques mois, «c’est qu’il n’a pas fait le job».

«Les déclarations de M. Schultze à Radio Lac montrent une méconnaissance évidente du dossier et une violation du devoir de diligence qu’une multinationale comme DPD devrait au contraire savoir bien maîtriser, répond Umberto Bandiera. Une raison de plus pour soutenir les livreurs dans leur lutte.» Le syndicaliste précise avoir invité formellement la direction à une réunion urgente à Genève, restée pour l’heure sans réponse…