Pas de planète B

Greta Thunberg et Jacques Dubochet lors du rassemblement autour de la cause climatique à Lausanne.
© Thierry Porchet

Au centre, Greta Thunberg, figure de proue du mouvement FFF et le prix Nobel Jacques Dubochet, réunis dans un même combat. Humble, la jeune militante a réfuté jouer un rôle spécial et insisté sur l’importance de chacun dans la lutte engagée.

Quelque 450 grévistes du climat provenant de 38 pays se sont réunis durant une semaine à Lausanne pour définir leur stratégie future. Parole à des militants et point de vue scientifique

«Ce sommet nous a offert l’opportunité de nous rencontrer, d’échanger des idées, de renforcer nos liens. Au-delà de nos différences, qui sont nos forces, nous sommes tous rassemblés autour de la cause climatique et continuerons ensemble à la défendre.» Au terme d’une semaine d’intenses et créatifs débats, le sommet Smile for Future s’est terminé le 9 août par une grande manifestation, point d’orgue de la rencontre organisée par FridaysForFuture (FFF). Cette dernière a réuni 450 jeunes provenant de 38 pays, dont l’initiatrice du mouvement, la Suédoise Greta Thunberg, et des scientifiques à l’image du prix Nobel de chimie Jacques Dubochet. Cohérents avec leur démarche, les défenseurs de l’environnement ont rejoint la capitale vaudoise en train et bus. Ils se sont aussi nourris, les matins et soirs, avec des produits invendus, luttant contre le gaspillage alimentaire. Répartis dans une soixantaine d’ateliers, ils ont discuté d’une multitude de thèmes en lien avec la problématique, de la décroissance au désastre des déchets plastique, en passant par les énergies renouvelables, la remise en question du système capitaliste, le chômage, la désobéissance civile, etc. Les séances étaient ponctuées d’un langage gestuel favorisant le respect et l’écoute entre eux. A l’issue de ces cinq jours, les activistes ont adopté une déclaration. «Nous demandons aux personnes qui ont le pouvoir de garantir l’équité et la justice climatique, de maintenir la hausse globale de la température en dessous de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de prendre en compte les dernières connaissances de la science unie», a communiqué en substance Hannah Otto, une des organisatrices, lors de la conférence de presse finale. D’autres revendications, ayant été acceptées par 95% des activistes, seront retravaillées dans des groupes locaux pour amélioration et ratification.

«Nous construisons l’histoire»

Quatre jeunes participants ont aussi fait part de leurs impressions sur le sommet. «J’ai particulièrement aimé son aspect social. Nos discussions m’ont donné de l’espoir pour le futur», a relevé Julia Haddad, une étudiante libanaise en sciences politiques âgée de 16 ans. «C’était incroyable, cette diversité de participants. Et la présence de scientifiques a été une grande chance», s’est exclamé David Wicker, 14 ans, qui a commencé à participer aux grèves début janvier, à Turin. Venue de Grèce, Maria Papatheodorou, 17 ans, fondatrice du mouvement FFF dans son pays, a souligné la difficulté de trouver un consensus final non sans temporiser ses propos: «Nous avons eu des hauts et des bas. Nous sommes humains. Mais nous en ressortons plus forts, respectant toutes les opinions.» Agé de 11 ans, l’Ecossais Finlay Pringle, actif dans l’ONG Sea Shepherd, a encore précisé ce que les militants entendaient par justice climatique, au regard des conséquences sociales du réchauffement: «Nous réclamons une égalité des chances, que l’on soit riche ou pauvre, important ou non.» A la tribune, l’enfant a aussi affirmé avec aplomb: «Nous construisons l’histoire. Nous avons chacun nos points de vue, mais la crise climatique n’a pas de frontières. Les politiciens ne peuvent plus ignorer l’urgence d’agir.» De quoi réjouir Jean-Pascal van Ypersele, climatologue, (voir ci-contre) qui, admiratif, a chaleureusement remercié les participants pour leur mobilisation.

Obstacle toujours plus proche

«Il sera dès lors plus difficile d’oublier dans un tiroir le rapport que vient de produire le GIEC, car vous êtes là, porteurs d’une énergie nouvelle. J’ai ressenti un véritable bain de jouvence à vos côtés... Ce que vous avez fait est absolument extraordinaire. Continuez. N’abandonnez pas!» Interrogé à l’issue de la conférence de presse sur la question de l’urgence, le scientifique, portant une cravate blanche imprimée d’un «I love 1,5 degré», répondra de manière imagée: «La température n’a pas cessé d’augmenter. Il est temps d’appuyer sur le frein pour éviter la collision avec l’obstacle. Nous nous sommes rapprochés de ce dernier. Il est évidemment préférable d’atteindre des émissions nulles de gaz à effet de serre au plus vite. Mais si c’est seulement en 2060, ce sera toujours infiniment mieux que plus tard encore. Les rapports des experts regorgent de solutions mais il y a un clair manque de volonté politique. D’où l’importance du mouvement FFF.» A la fin de la conférence, Hannah Otto, épuisée mais ravie, notera encore: «Nous continuerons à nous mobiliser. Pas question qu’on nous vole notre futur.» Différentes actions sont d’ores et déjà prévues la semaine du 23 septembre, date du sommet sur le climat de l’Onu. En Suisse, une grève des étudiants aura lieu le 27 suivie, le lendemain, d’une manifestation nationale à Berne, aussi soutenue par Unia. Comme l’ont martelé les militants, il n’y a pas de planète B.


Zéro émissions nettes d’ici à 2035

De la parole aux actes. Parmi les actions concrètes, les grévistes ont annoncé le lancement d’une initiative citoyenne européenne appelée Actions pour l’urgence climatique. Ils devront, en une année, récolter au moins un million de signatures. Le projet poursuit plusieurs objectifs: il demande à l’Union européenne de réduire d’ici à 2030 80% de ses émissions de gaz à effet de serre pour atteindre, cinq ans plus tard, un bilan neutre. Le texte porte aussi sur l’introduction aux frontières d’une taxe carbone sur les importations. Les initiants veulent en outre que l’UE ne signe des traités commerciaux qu’avec les pays qui s’engagent sur la barre de 1,5 degré de réchauffement. Enfin, ils réclament la mise à disposition d’un matériel éducatif gratuit traitant de l’urgence de la question environnementale, de ses causes et de ses effets, assortie de solutions.

Emma, 17 ans, DanemarkPortrait d'Emma

«Participer à ce sommet est important. D’une manière générale, on n’en fait pas assez. Et on n’est pas suffisamment pris au sérieux», affirme Emma, 17 ans, venue des environs de Copenhague. Vivant dans la campagne, à une heure de la capitale, la jeune femme a déjà pris part à plusieurs grèves du climat. But de sa présence à Lausanne: tisser des liens avec les autres militants et voir comment elle peut s’engager davantage. Membre également du mouvement Extinction Rebellion (XR) la Danoise se montre optimiste quant à l’avenir de la planète. «La société peut changer. Elle a déjà entamé le processus», déclare la végane qui a grandi dans une famille sensible aux questions environnementales. «Mes parents sont végétariens. Notre maison est équipée de panneaux solaires», explique l’étudiante qui se refuse à prendre l’avion, «sauf en cas d’urgence absolue». Son avenir professionnel? Emma projette de travailler dans une garderie. Mais souhaiterait, dans l’idéal devenir une activiste à plein temps à XR et vivre dans la communauté que certains membres ont formée. La désobéissance civile ne pose pas de problème à la jeune femme qui précise que, jusqu'à présent, les manifestations non autorisées du groupe n’ont généré aucune altercation avec la police. «Juste des amendes de 150 euros environ.» SM/photo TP

Javi, 20 ans, EspagnePortrait de Javi.

Etudiant en sciences politiques et en droit, Javi est venu de Grenade. Il a rejoint le FFF il y a sept mois environ quand il a pris racine dans sa ville. «La problématique du climat affecte tout le monde. Mais il n’y avait jusqu’alors à Grenade pas de mouvement social pour questionner notre système de production, nos relations économiques et nos liens avec les autres êtres vivants», explique le jeune homme. «Nous sommes plusieurs à vouloir nous engager politiquement. Mais sans concept clair, nous n’allons nulle part. Il nous faut définir des stratégies et mieux nous coordonner. En donnant le meilleur de nous-mêmes, nous pourrons agir», poursuit le militant mentionnant que, dans son pays, le mouvement a déjà été approché par les partis en vue d’obtenir sa caution. «Preuve que nous avons de l’influence. Mais nous avons refusé. Nous voulons faire pression sans risquer d’être instrumentalisés.» Javi estime dans tous les cas urgent de réduire les émissions de gaz à effet de serre. «Mais c’est peut-être déjà trop tard. C’est notre dernière chance», pense l’Espagnol qui explique sa sensibilité à l’environnement par le travail de son père. «Il était agriculteur. Un métier dépendant directement de la météo. Et, déjà enfant, le mal causé aux êtres, aux plantes, aux animaux me préoccupait. Raison pour laquelle j’ai choisi ces études, afin de combattre les injustices.». Ce végane, qui consomme local et se déplace toujours en transports publics, rêve aussi de devenir écrivain pour exprimer sa vision critique du quotidien... SM/photo TP

David Fopp, 46 ans, Suisse et SuèdePortrait de David Fopp.

Né à Saint-Gall et vivant à Stockholm, David Fopp – qui a fait chaque vendredi grève aux côtés de Greta Thunberg – est venu aider à l’organisation du sommet et offrir son expertise sur les questions scientifiques. Personne ressources pour les militants, ce scientifique pour le futur de 46 ans mène une recherche sur une «pédagogie pour le climat et la durabilité en recourant aux arts». «Entre philosophie et éducation», précise le quadragénaire estimant que, pour comprendre l’économie et la crise climatique actuelle, il faut se pencher sur le mécanisme social à l’œuvre, soit «l’acceptation de relations de dominance, d’inégalités structurelles». Aussi se réjouit-il de l’audace des militants qui osent s’opposer aux classes politiques et tire son optimisme de les voir travailler ensemble, dans un respect mutuel et joyeux. «C’est important de se rencontrer. Les activistes se trouvent en marge de la société et là, dans ce contexte, leur combat est normal. La solidarité les unit, mais il y a aussi un risque que les discussions et les stratégies retenues ne les divisent.» De son côté, David Fopp estime impératif de «démocratiser toute l’économie et la production» et de conclure un «nouveau contrat planétaire vert». Comprenant que les partis agissent d’abord au niveau local, il déplore toutefois qu’ils n’aient pas de vision globale. «Même les Verts et les socialistes se limitent à des programmes nationalistes.» Si le chercheur croit vraiment que FFF et Extinction Rebellion ont la capacité de modifier le paysage politique, il n’écarte pas non plus, dans le cas contraire, un scénario du pire. «Le plus grand danger alors? Que des conflits éclatent. Que les personnes refusent de partager les ressources, avec les famines que génèreront les changements climatiques.» SM/photo TP

Nancy, 16 ans, EcossePortrait de Nancy.

«C’est fascinant de rencontrer autant de gens de tant de pays, de savoir ce qui se fait ailleurs. Il y a tant d’actions et tant d’opinions. J’aime l’atmosphère ici. Durant cette semaine, j’ai beaucoup appris, notamment sur l’aspect social des changements climatiques qui affectent déjà beaucoup de monde et spécifiquement les peuples autochtones. Cela m’a ouvert les yeux sur leur sort. Je vais retourner chez moi avec la volonté de mobiliser encore davantage.» AA/photo NL

Portraits de Maya et Dorota.Maya, 11 ans, et sa maman Dorota, scientifique, Suisse

«Cette mobilisation des jeunes est formidable, mais la situation est grave. Les gouvernements doivent imposer les solutions, par des taxes mais aussi des interdictions. C’est urgent... pour nos enfants.» «J’accompagne ma maman aujourd’hui. Si on ne fait rien, on va bientôt mourir. Ils ont déclaré l’urgence climatique, mais cela ne change rien. Pour le moment je n’ai pas encore vu de tornade. C’est difficile de se dire qu’on est là tous en vie et, tout à coup, tous morts. Je crois que cela va vraiment se passer si on ne fait rien. J’espère que, dans dix ans, il y aura beaucoup moins de voitures, plus de transports publics, moins d’avions et de constructions.» AA/photo NL

Portraits de Thomas, Greta, Nahia et Jeanne.Thomas, Greta, Nahia et Jeanne, 16 ans, France

Greta: «C’est génial d’avoir accès à tous ces thèmes et aux informations de scientifiques, qui nous soutiennent. Ce n’est pas du tout l’ambiance du lycée où les professeurs ne nous écoutent pas. Ici, on crée des liens, des amitiés, c’est l’occasion de faire entendre notre voix. C’est la première fois qu’autant de pays vont manifester ensemble vendredi.»

Nahia: «Certains de mes professeurs sensibilisent, car on voit la mer être de plus en plus polluée, les montagnes de moins en moins enneigées, mais ce n’est pourtant pas dans le programme scolaire.»

Thomas: «La grève de ce vendredi est hautement symbolique, car le mouvement est né de celle de Greta Thunberg en Suède. Ici, on se rend mieux compte qu’on n’est pas seuls à vouloir sauver la planète. J’ai l’impression qu’en France, beaucoup de gens ne sont pas informés. Lors de nos assises nationales, nous avons fait une action devant McDonald’s. De nombreux clients n’avaient pas conscience de la pollution générée par le fast-food.»

Jeanne: «Le plastique, par exemple, finit toujours quelque part. Et souvent dans les océans. Il faut sensibiliser à fond.» AA/photo TP

Montage d'un globe terrestre en feu. Sur la campus de l'université de Lausanne. Bannière "Smile For Future". Manifestation à Lausanne. Manifestation à Lausanne. Jeunes au travail lors du rassemblement à l'université. Jeunes au travail lors du rassemblement à l'université.