Etrange agenda… La semaine passée, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a tenu un «point presse» au titre alarmiste: «La Suisse est-elle face à une récession?». Un titre alimentant les craintes exprimées ces derniers temps dans le monde de la finance, face à une Allemagne en perte de vitesse et à la guerre commerciale entre grandes puissances emmenée par un président américain sans foi ni loi. Revenons au Seco. Son point presse, convoqué trois jours avant, a accouché d’une souris. En guise de récession, c’est face à un «fléchissement de la conjoncture» que l’économie suisse s’est trouvée durant le premier semestre de cette année. Fléchissement n’est pas récession, bien sûr. Mais à trop fléchir… Le choix des mots est pesé, pour ne pas crier à la bonne marche des affaires. Et le Produit intérieur brut a tout de même progressé de 0,4% au premier trimestre 2019 et de 0,3% au second.

Au-delà des chiffres, cette manière d’instiller la peur n’a peut-être rien d’anodin… Le lendemain du rendez-vous du Seco se tenait la conférence de presse de l’Union syndicale suisse (USS). Une conférence convoquée une semaine auparavant pour présenter les revendications salariales des travailleurs. Et là, la vision est tout autre. Bien sûr, il y a de l’insécurité au niveau international. Mais la Suisse se porte bien, et même très bien, dit l’USS. Preuve en est la nette croissance économique connue ces trois dernières années. Des bénéfices en hausse pour les entreprises, dans le secteur financier et la construction, mais aussi dans l’hôtellerie-restauration ou certaines enseignes du commerce de détail. Le nombre de postes vacants n’a jamais été aussi élevé depuis 10 ans. La productivité a augmenté d’environ 1%. Même l’industrie, qui a donné des signes de ralentissement, s’attend à une légère croissance des exportations. Tout augmente ou presque. La seule chose qui ne suit pas la courbe ascendante, ce sont les salaires. Non seulement ils stagnent. Mais ils ont aussi perdu 0,6% de valeur réelle ces deux dernières années. Sans compter l’immense perte de pouvoir d’achat due à la hausse des primes maladie.

Partant de ce constat, l’USS et ses syndicats, notamment Unia et Syndicom, passent à l’offensive pour les négociations salariales de cet automne, afin que ces pertes de salaire et de pouvoir d’achat soient compensées par une hausse générale de 2%. Et pour que le trou de l’inégalité salariale – les femmes touchent chaque mois en moyenne 657 francs de moins que les hommes – soit peu à peu comblé avec une hausse supplémentaire de 50 francs au moins pour les travailleuses, et même de 200 francs dans certaines branches de l’industrie.

Et si le choix de la date du point presse du Seco, juste avant le lancement par l’USS de son offensive contre le frein sur les salaires, n’était pas anodin? Il arrive comme une aubaine pour les patrons qui pourront crier misère et évoquer la récession qui pointe à l’horizon pour ne pas donner un centime de plus à ceux et celles qui produisent leur richesse. Ne soyons pas dupes, et ne lâchons rien sur ces augmentations salariales justifiées. Le seul risque est pour les patrons. C’est celui de réaliser un peu moins de profit et d’aller vers une meilleure répartition des richesses. Et c’est bien ce qui leur fait peur.