«Plus que jamais les salariés doivent s’organiser»

Armand Jaquier, casque Unia sur la tête.
© Neil Labrador/Archives

Le syndicaliste a toujours été au front sur les chantiers, que ce soit dans la lutte pour la défense de la Convention nationale des maçons, dans celle pour des hausses salariales (ici sur un chantier d’Estavayer en 2019), ou encore quand il s’est agi de défendre les conditions de travail dès le début de la pandémie.

Secrétaire régional d’Unia Fribourg depuis la création du syndicat en 2004, Armand Jaquier passe le relais. Bilan et perspectives

Ce 1er avril, le secrétaire régional d’Unia Fribourg, Armand Jaquier, passera le témoin à un binôme formé de François Clément et Yolande Peisl-Gaillet. Durant deux décennies, ce menuisier de formation âgé de 59 ans a incarné le syndicat dans sa région. Interview.


Vous n’avez pas encore atteint l’âge de la retraite, pourquoi avoir décidé de remettre votre mandat?

Cela fait 21 ans maintenant que je suis responsable régional, d’abord pour le SIB (Syndicat industrie et bâtiment, ndlr) puis pour Unia, cela me semble suffisant, un renouveau est nécessaire. En outre, je me suis engagé pour la retraite anticipée dans le second œuvre et le secteur principal de la construction, je n’entends donc pas moi-même tirer jusqu’aux limites. Et cela signifierait que je ne pourrais pas occuper l’intégralité d’un mandat de quatre ans.

«Nous avons fait face à des attaques innombrables»

Quel bilan tirez-vous de ces 21 ans?

Les salariés ont fait face à des attaques innombrables contre leurs conditions de travail et économiques, ils ont dû se battre pour maintenir leur pouvoir d’achat et lutter pour maintenir leurs conventions collectives de travail (CCT). Mon impression est que, globalement, nous avons réussi à renforcer ces conventions partout où l’on est suffisamment représenté. Nous en avons aussi créé quelques-unes qui ont amélioré nettement les conditions de travail des branches concernées. Je pense en particulier au nettoyage. Même si les conditions restent modestes dans cette branche, notamment sur le plan salarial, cette CCT a constitué un saut qualitatif. Nous avons fait face à une détermination patronale forte, mais avons pu maintenir le rapport de force. Dans la région et en Suisse romande, nous avons montré que nous pouvions mobiliser, comme lors de la grève des maçons en 2018. Si nous avons traversé une phase défensive, nous avons pu nous montrer offensifs à diverses reprises, sur les retraites anticipées, la conclusion de CCT dans des branches difficiles, comme le nettoyage ou le paysagisme, et nous avons bien amélioré le contenu des CCT existantes, à l’instar de celle du second œuvre romand. C’était une période difficile pour le pouvoir d’achat des salariés alors que la rétribution du capital, elle, ne faisait que progresser. Partout où nous avons connu des mobilisations fortes, nous avons obtenu des améliorations ou, au minimum, maintenu de bonnes conditions de travail. La leçon que l’on doit en tirer, c’est que plus que jamais les salariés doivent se renforcer et donc s’organiser.

«Les vendeuses fribourgeoises ont toujours leur samedi soir»

Malgré vos efforts, il n’y a toujours pas de CCT dans la vente à Fribourg.

Parce que les patrons ne semblent pas en vouloir ou alors une vide de tout contenu. Une CCT dans le secteur de la vente doit régler un bon nombre de problèmes, les salaires bien sûr, mais aussi l’organisation du travail et donc les horaires. Nous avons mené plusieurs batailles dans le canton pour défendre des horaires encore à peu près acceptables et pour refuser un consumérisme à tout-va, qui ont toutes été victorieuses en votation. Les vendeurs et les vendeuses de Fribourg ont toujours un samedi soir pour eux, ce qui n’est plus le cas dans nombre de cantons. Nous avons également mené des batailles juridiques et avons notamment obtenu un changement de directives très libérales du Seco qui autorisaient les magasins de bricolage et de jardinage à ouvrir le dimanche. Maintenant, il est difficile d’obtenir une CCT avec un vrai contenu si les salariés ne s’organisent pas suffisamment. Ce constat vaut pour toutes les branches.

«La retraite anticipée est une grande avancée sociale»

Vous avez remporté de beaux succès sur les horaires de la vente, quelles autres victoires avez-vous obtenues ailleurs?

Il y en a eu beaucoup, il serait difficile d’être exhaustif. Il y a deux sociétés dans les produits en béton qui étaient en faillite et qui, grâce à nos interventions, ont pu poursuivre leurs activités. Elles existent toujours aujourd’hui. Dans chaque cas, entre quinze et trente emplois ont été sauvés. Pour moi, c’est une vraie satisfaction. L’engagement des salariés dans l’entreprise avec leur syndicat permet d’obtenir des choses très concrètes. A plusieurs reprises, nous avons dû nous battre pour défendre l’emploi et pour obtenir des plans sociaux face à de grands groupes internationaux, qui ne voulaient tout simplement pas en entendre parler. Je pense à un groupe comme CRH, qui possédait des entreprises dans le canton et à Avenches. Une semaine de grève en 2008 à Prebeton a contraint la direction de CRH à signer un plan social qui, pour la branche, était intéressant. Autre exemple avec le groupe Thermo Fisher, forcé de conclure un plan social en 2017. Un plan social reste, il est vrai, un pis-aller pour les personnes qui ont perdu leur emploi.

Un autre point qui me satisfait, c’est toute la bataille que nous avons menée pour la retraite anticipée dans le bâtiment, mise sur pied en 2002, et qu’il nous a encore fallu défendre en 2018. Pareil pour la retraite anticipée dans le second œuvre. Pour tous ceux qui peuvent en bénéficier, ce sont de grandes avancées sociales. Cela permet d’arrêter de travailler en étant encore à peu près en bonne santé, d’avoir une vraie perspective de retraite avec des moyens de vivre acceptables.

Je suis également assez fier d’avoir contribué à intégrer dans plusieurs CCT – je pense à celle de Cremo et au second œuvre – la protection contre les licenciements durant les arrêts pour maladie et accident. Cela ne coûte à peu près rien aux entreprises, mais permet aux salariés, s’ils sont malades ou accidentés pendant une longue période, de ne pas se retrouver au chômage.

«Partout où les salariés se sont coalisés, ils ont gagné en dignité»

Il y a eu des échecs aussi?

Bien sûr. Ce n’est pas un regret, mais on aimerait toujours avoir plus de membres. Dans la région Unia Fribourg, nous avons maintenu nos effectifs et enregistré une progression significative en 2020, mais il est souhaitable de se renforcer encore pour augmenter la force de frappe. Il y a un énorme travail syndical à faire lorsqu’on voit les mutations des conditions de travail avec l’économie de plateforme et la généralisation des faux indépendants. On a parlé de la vente, mais il y a du travail dans toutes les branches du tertiaire. C’est difficile, mais ce qui est positif et donne du sens à notre engagement, c’est que partout où les salariés se sont coalisés en rejoignant le syndicat, ils ont gagné en dignité, en affirmation, en identité et en force et se sont fait respecter par les employeurs et la population. A contrario, beaucoup trop de salariés n’ont pas conscience de la force que leur donne le fait d’être ensemble. Cette non-conscience les conduit à accepter souvent n’importe quelles conditions de travail par fatalisme.

«La numérisation a des conséquences sur les conditions de travail»

Le mouvement syndical a-t-il vraiment de l’avenir à l’heure de la numérisation de l’économie?

C’est le seul moyen que les travailleurs ont de pouvoir faire face à ces plateformes et à ces mécanismes qui ont pour but d’enlever la protection sociale et de faire des salariés de faux indépendants. Pour éviter cela, pour protéger les conditions de travail, la santé et l’hygiène de vie, se coaliser reste nécessaire. On nous vante aujourd’hui le travail en ligne, qui revient dans les faits à travailler à domicile. Le problème, c’est que lorsque l’on ne dispose pas d’un espace qui soit ergonomiquement correct, permette de travailler et protège, on se retrouve à faire en même temps la garde d’enfants, la cuisine et le ménage. Et on peut être amené à travailler à des heures pas possibles. Je suis convaincu que la numérisation a des conséquences sur les conditions de travail, notamment sur la santé des gens, qui doivent être prises en compte.

«L’activité de syndicaliste apporte beaucoup»

Que souhaitez-vous à vos successeurs?

Qu’ils obtiennent autant de reconnaissance et de confiance que j’en ai reçues des militants. Je suis convaincu qu’ils auront cette capacité à comprendre les membres, à poser leurs revendications et à les retranscrire en bataille syndicale. Cette activité apporte énormément sur le plan des relations humaines. On apprend beaucoup plus des gens que ce que nous leur apportons par nos compétences et expériences. Chaque fois que j’y pense, cela me procure de l’émotion. Il est rare d’avoir un travail qui contribue à construire un mouvement avec une vision pour la société. Et il est précieux de pouvoir vivre, avec les travailleurs, les assemblées, actions syndicales et grèves et de voir cette force qui se dégage lorsqu’ils défendent leurs droits et sont convaincus de leur dignité. Cela montre que l’action collective face aux pouvoirs économiques est possible.

Qu’est-ce que vous allez faire maintenant?

Je vais continuer à travailler pour Unia dans le champ conventionnel. Et je vais pouvoir respirer un peu.

«Personne ne doit se retrouver sans moyens de subsistance»

Vous venez d’être élu à l’exécutif de votre ville, Romont, qu’allez-vous y faire?

Je veux que l’on puisse prendre en compte les avis de chacun et amener les préoccupations que je peux avoir comme personne de gauche. L’un des défis de l’exécutif communal sera de travailler de la manière la plus collégiale possible afin de réaliser des projets solides pour la population. Il y a beaucoup de travaux à mener sur les questions de circulation, d’animation et de vie sociale et quelques projets d’infrastructures et d’aménagement. Il faut trouver un équilibre entre la vieille ville et les quartiers résidentiels et populaires. Avec les conséquences de la pandémie, les pertes d’emploi, en particulier ce qui se prépare chez Erie Electroverre, un autre défi sera pour les autorités communales de maintenir la cohésion sociale. Personne ne doit se retrouver sans moyens de subsistance.